257 — [NMN2017] nouvelle n°14 — Gueule de bois

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Avec beaucoup de retard et des centaines de mails, DM, messages privés facebook de mes milliers de fans pour la réclamer à corps et à cri, voici enfin la nouvelle de la semaine, avec une phrase de Fred Galusik (son site).


image de Bruce Fingerhood

Profondes, sourdes, les vibrations possédèrent son corps et la nausée le tira des ténèbres.

Il n’aurait pas dû tant boire. Il le savait. Ce n’était pas la première fois qu’il se faisait avoir comme un bleu et sûrement pas la dernière.

La tête au-dessus de la cuvette des toilettes, Gary essayait de viser pour ne pas voir besoin de trop nettoyer ensuite. Même si, sur le coup, les sensations était bien évidement désagréables, il considérait toujours sa soirée comme une victoire. Après tout, il avait réussi à soutirer d’importantes informations sur Reygnart, le grand bandit intergalactique, recherché depuis des lustres, même s’il n’avait plus fait parler de lui depuis au moins dix ans. Beaucoup pensaient qu’il était mort, mais Gary n’y croyait pas. Et il espérait pouvoir toucher la prime. Une prime colossale qui n’avait jamais été dévalué malgré les années de silence. Lire la suite

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256 — [NMN2017] Nouvelle n°13 — Retrouvailles

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Écrire après un mois intense comme novembre, ça a été compliqué de continuer, mais je suis assez content de ce que j’ai pu sortir. Vous me direz.
Cette phrase a été donnée par Mélize the Fairy.


Image honteusement pompé ici

Le train arrive, enfin ! Sur ce quai, toute emmitouflée et perdue dans la foule, va-t-il me reconnaître ?

Cela fait des années que je ne l’ai pas revu. Il va avoir changé, autant que moi j’ai pu changer. Nous n’étions que des adolescents quand nous nous sommes vus pour la dernière fois.

Et depuis, il y a eu tant de bouleversements. Lire la suite

FF — Bilan de l’année 2017

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Pourquoi ne pas attendre fin décembre ?
Parce que je n’accomplirai rien de spécial d’ici là, alors autant lister les choses dès maintenant.

Les échecs
(parce que c’est mieux de commencer par ce qui fait mal)

— Je n’ai pas réussi à finir La Neste Funeste. C’était quelque chose que j’aurais voulu, mais encore une fois, les événements ont fait que ça n’a pas été possible. Il est sur la To-Do list de 2018, et je le finirai.

— Je n’ai pas réussi à finir Siberian Lullaby courant septembre comme je l’avais prévu. C’est une histoire complexe que je veux bien raconter et je préfère y passer du temps plutôt que de la sortir vite et dire que le projet est fini, mais j’ai bien avancé dessus durant le NaNo, donc ça devrait aller.

— Je ne suis pas encore riche et célèbre… 2018, si tu me lis, tous mes espoirs sont en toi 😉

Les réussites

— Première réussite qui traînait depuis longtemps, qui m’a pris du temps et de l’énergie, mais dont je suis très fier : la refonte complète de la couverture de L’Horloge de la XIIIe Heure et une nouvelle édition correspond à ce que je voulais depuis le départ.

Couverture de L'Horloge de la XIIIe Heure

— La finalisation d’Au Rendez-Vous et sa sortie en papier et eBook. Les retours sont bons et disent tous à peu près la même chose : « J’aime pas les histoires, d’amour, mais là, ouais ! », donc c’est plutôt cool.

— Des interviews et chroniques (sur la page dédiée).

— J’ai réussi à lutter contre ma phobie des gens pour aller mettre en vente mes livres dans des librairies. Pour l’instant 4 m’ont fait confiance, j’espère augmenter ce nombre petit à petit. C’est un investissement financier et de temps, mais c’est important d’essayer de toucher un public qui aime le papier (moi, le premier j’aime l’objet-livre).

— La parution dans le Labo des éditions Walrus de ma nouvelle fantastique Les petits enfants.

— Le marathon de la nouvelle qui dure depuis 12 semaines maintenant, qui a réussi à passer indemne à travers un mois de septembre bien chargé professionnellement, un mois d’octobre bien encré et un mois de novembre à nanoter. En fait, ce point est plutôt en demi-teinte, j’en parle plus bas.

Projet 2018

L’année prochaine va être chargée en projet. Je les mets dans le désordre parce que je ferai en fonction de la vie aussi :

— Finir le 1er jet de Siberian Lullaby, si je trouve le temps, j’essaierai de le corriger pour l’envoyer aux éditeurs que j’ai rencontrés aux Imaginales en mai de cette année ;

— Corriger et sortir la suite de Virtuelle Amnésie ;

— Finir le travail de réécriture de La Neste Funeste (la suite de l’Horloge de la XIIIe Heure) et le sortir enfin ;

— J’ai envie de continuer le marathon de la nouvelle autant que possible, mais je vois chaque semaine moins de passage sur le blog et les interactions sont quasi inexistantes avec les lectrices et les lecteurs (en fait sur le blog : 8 concentrés sur 5 nouvelles en début de marathon, plus rien sur les dernières. Sur Facebook, je n’ai pas compté, mais ça reste très peu). Donc si je vois que cet exercice n’intéresse plus, je l’arrêterai pour pouvoir utiliser ce temps pour autre chose (mais je me donne au moins jusqu’à la nouvelle année pour voir).

— Je vais essayer de faire des salons pour aller à la rencontre du public. Si ça peut être l’occasion de faire découvrir les aventures de Camille, de Max & Charline ou de Victor à de nouvelles lectrices et de nouveaux lecteurs, ça ne peut être qu’une bonne chose.

— Et si, avec tout ça, j’ai encore du temps :

  • je participerai aux camps NaNo d’avril et de juillet ;
  • évidemment, au NaNoWriMo de novembre ;
  • sans oublier Inktober ;
  • j’ouvrirai le fichier de mon nano 2016 pour le finir ou au moins le continuer ;

Je trouverai sûrement encore mille projets à réaliser ou au moins à commencer !

254 — Bilan du NaNoWriMo 2017

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Le NaNoWriMo édition 2017 vient de se terminer. C’est le meilleur moment pour en parler. C’est un peu un article en 2 parties que je vous propose. Aujourd’hui, on parle du NaNo en lui même et demain, ou dans deux jours, on fait un point sur les projets.

Les données purement numériques

Total de mots écrits : 52.366

Le maximum d’avance que j’ai eu a été 4313 mots, ce qui m’a bien servi les jours de disettes inspirationnelles (ce mot n’existe pas, je m’en fous :p ).

Le seul jour où j’ai été sous la barre du total officiel aura été le 16.

Contrairement aux années précédentes, j’ai écrit tous les jours, et surtout jusqu’au dernier jour. Mon pire jour est à 45 mots ; Mes 2 meilleurs à 3400 (oui, les deux tout pile le même score ¯\_(ツ)_/¯ ), mais contrairement aux 2 dernières sessions, je n’ai pas été malade cette fois-ci ; je n’ai pas pu profiter de temps d’inactivité imposée pour écrire toute la journée.

Sur le fond

Cette année, j’ai fait le NaNoRebel. Là où, sur un NaNo classique, on écrit une nouvelle histoire à partir de rien, le NaNoRebel écrit comme il le sent, l’important c’est le compte total de mots. Moi, j’ai écrit plus d’une histoire durant ce mois et pas forcément des projets nouveaux ; au contraire même, puisque j’ai repris 2 projets pour tenter de les finir enfin.

Au total, j’ai écrit 4 nouvelles pour le marathon, 1 nouvelles plus longue (limite novella) et j’ai continué un roman.

    •  Les nouvelles du marathon :
    • La nouvelle plus longue n’a pas encore de titre définitif (pour l’instant c’est Sibérienne Connexion). C’est la suite de Virtuelle Amnésie. Je l’ai dans les cartons depuis un moment déjà, j’avais déjà écrit deux versions non terminées et là, je suis reparti de zéro pour finir cette histoire (défi réussi). Cette version fait actuellement 19.000 mots, soit 2.000 mots de plus que la version finale de Virtuelle Amnésie, mais elle va nécessiter beaucoup de travail puisque je veux fusionner les éléments des versions précédentes que je trouvais sympa mais que j’ai oublié de retranscrire pendant le rush du nano
    •  Le roman que j’ai repris, c’est Siberian Lullaby (non, je ne fais pas de fixette sur la Sibérie… 6_6’ ). C’est mon NaNo de 2015 que je n’avais pas fini alors, que j’ai essayé de terminer cet été mais sur lequel j’ai encore une fois buté. C’est un roman choral diesel punk. C’est donc assez compliqué d’arriver à garder l’univers cohérent et de gérer des interactions mouvantes entre le protagonistes. En tout cas, cette fois, j’ai bien avancé (pas forcément en quantité, puisque je n’ai avancé « que » de 18.000 mots, plutôt dans la mise en place de l’histoire), mais il reste encore beaucoup à écrire (je dirais au moins 40.000 mots) et beaucoup, beaucoup, beaucoup de travail de réécriture, de mise en cohérence, de gestion parfaite des timings entre les différentes lignes narratives, de considération de la météo et des cycles de la lune, etc. puis le lissage final.

Les plus

À l’origine, je n’avais pas prévu de participer cette année. C’est parce qu’une amie tentait le challenge pour la 1ère fois que j’ai décidé de m’inscrire pour l’épauler. Un grand merci à elle, car sans le vouloir, elle m’a mis un coup de pied au cul salvateur.

« Épauler » c’est aussi le maître-mot de ce défi personnel. Je le dis souvent pour parler du NaNoWriMo : c’est un défi personnel qu’on fait en groupe. Et cette année, ça a encore bien marché. Les gens du chan IRC ou les discussions (trop rares) du monde réel ont bien aidé à tenir. J’espère pouvoir un peu plus participer aux write-in, voire plus. Qui sait ?

En tout cas, ça fait super plaisir de voir que toutes l’équipe Strasbourgeoise a réussi le défi et que les quelques connaissances qui n’ont pas passé les 50.000 ont quand même réussi à faire plus que ce qu’elles avaient prévu et sont contentes du résultat.

En conclusion

C’est une nouvelle session qui se termine, j’y ai pris beaucoup de plaisir et, à chaud, je dirais que c’était une meilleure session que les dernières années. Mais je ne dois pas me reposer sur mes lauriers, il y a encore du boulot !

253 — [NMN2017] Nouvelle n°12 – Les dangers de la renommée

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Cette semaine, une nouvelle fois, une phrase de Celle de X.

Fin du NaNoWriMo oblige, et parce que je ne voyais pas l’intérêt de rallonger la sauce pour perdre le punch, j’ai court. J’espère que cette histoire vous plaira quand même !


— Et tu sais qu’il y en a deux ?!

Bregmanh avait posé la question en se doutant de la réponse, mais mieux valait mettre les choses au clair tout de suite.

— Évidemment que je le sais. Pourquoi tu crois que je t’ai proposé de venir ?

Ark’thuim ne voulait pas y aller tout seul. C’était le genre d’aventures inconnues qu’il préférait affronter avec un bon ami.

— Et tu crois que ça va suffire ?

— Évidemment ! Nous sommes les meilleurs.

Bregmanh fronça les sourcils. Il sentait bien que son compagnon de toujours allait lui ressortir les nombreux exploits qu’ils avaient réalisés ensemble les dix dernières années.

— La bataille des Khre’ich. Nous deux contre au moins dix milles orcs en furie.

— Ils étaient cinq cents, tout au plus, rectifia Bregmanh

— Mais nous n’étions que deux et nous avons réussi à les vaincre jusqu’au dernier pour nous emparer de la couronne de Nanhtuam, le roi Serpent.

— C’était pas simple, c’est sûr, mais c’était quand même pas insurmontable, non plus.

— L’ascension du mont Albra’Org. Les neiges éternelles, leurs tigres géants à dents de sabre, leurs insurmontables golems de glaces et leurs esprits du vent, qui rendent fous quiconque s’approche du sommet.

Bregmanh sourit en y repensant.

— Oui, les esprits du vent. Ils avaient failli t’avoir. Heureusement qu’on était partis avec de la cire enchantée des fées abeilles. Si je ne m’en étais pas mis dans les oreilles, nous aurions péri là-haut, en nous jetant dans un précipice.

— Et grâce à toi, nous avons pu atteindre le trône du grand Miurn’Dwa. Son sceptre a fait notre renommée.

Bregmanh se gratta la tête. Il ne se souvenait même plus de ce qu’il avait fait de tout l’or qu’il avait récupéré après cette expédition.

— Je peux continuer encore longtemps comme ça, mais tu connais toutes nous aventures aussi bien que moi.

Ark’thuim, le guerrier légendaire termina sa chope de cervoise de mauvaise qualité. Lui non plus n’avait plus beaucoup d’or et malgré sa renommée, il n’arrivait plus à trouver de mission qui lui rapportât suffisamment. Il était tellement désespéré qu’il se faisait parfois payer pour venir assister à des soirées chez certains nobles. Il y racontait ses exploits, surjouant parfois les combats terribles auxquels il avait participé, amusant la galerie. C’était loin d’être aussi glorieux que partir en campagne contre une armée de bagouls frileux ou de réussir à dérober la lance des sept esprits au nez et à la barbe d’un dragon aux écailles purulentes, mais au moins, cela lui permettait de manger et boire comme il le voulait.

— Tu sais vraiment dans quoi tu t’engages ? tenta de confirmer Bregmanh.

Son ami fit une moue indécise. Évidemment qu’il ne le savait pas. C’était la première fois qu’il tentait ce défi. Mais était-ce simplement un défi ?

Bregmanh avait rencontré Ark’thuim lors d’une quête de bas niveau. Dans le donjon des Elthérides. Ils étaient jeunes à l’époque, dix-neuf ans à peine. Chacun était parti seul, plein de la confiance intarissable de la jeunesse, prêt à gagner expérience, réputation et richesse. Ils s’étaient croisés rapidement, se dédaignant l’un l’autre, méfiant de cet autre qui ne recherchait qu’à prendre le butin pour lui tout seul. Au bout de la troisième fois à le rencontrer, Ark’thuim avait essayé de poser des petits pièges contre Bregmanh, rien de bien méchant, mais suffisamment embêtant pour le ralentir dans sa progression. Mais, malgré sa carrure de barbare simérien, Bregmanh était malin. Il était rapidement venu à bout des embuches d’Ark’thuim et heureusement pour ce dernier. Bregmanh était arrivé à temps pour sauver son rival d’une mort certaine face à une énigme. Ark’thuim était plus musclé qu’intelligent. Heureusement pour lui, c’était un beau parleur et il avait réussi à convaincre son concurrent direct de l’aider. Bregmanh avait réussi à négocier soixante-dix pourcent du butin. Ark’thuim, dans une position vraiment désagréable (en grand écart au-dessus d’un champ de pics acérés cinq cordées plus bas), aurait été prêt à léguer cent pourcent du butin et même à payer Bregmanh pour qu’il le sauve d’une mort certaine. Ce sauvetage avait été le point de départ d’une longue amitié qui avait vu un nombre de sauvetages de l’un des amis par l’autre et inversement. Cela leur était arrivé tant de fois qu’ils avaient fini par ne plus tenir le compte.

Le seul qui le faisait encore était Guil, le tavernier du Grnüt Ronflant à Mulborrohg, la cité où les deux compagnons vivaient et cherchaient leurs quêtes. Lui comptait encore pour le plaisir parce que la tradition voulait qu’on offre à boire à son sauveur. Et à chaque retour de ces deux aventuriers, ils buvaient tous les coups qu’ils se devaient.

Malheureusement, même Guil commençait à perdre le compte. Cela faisait au moins quatre mois que les deux amis et équipiers n’étaient pas partis en quête d’objets fabuleux ou de créature démoniaque. Il fallait dire qu’avec tout ce qu’ils avaient tué et récupéré dans le pays, il ne restait plus grand-chose : les quêtes les plus ardues, celles qui n’étaient que des légendes et les plus lointaines. Et pour les quelques qui restaient tout près, les aventuriers qui s’y lançaient ne voulaient surtout pas demander de l’aide à des professionnels comme Ark’thuim et Bregmanh. Ils étaient trop chers et trop forts, personne n’aurait eu le temps d’attaquer les monstres, même les plus faibles, ni d’ouvrir quelque coffre, que les deux héros auraient déjà atteint leur but et récupéré l’objet de leur quête.

Leur renommée était un frein à leur embauche et ils commençaient à s’ennuyer autant qu’à manquer de liquidité.

— Pourquoi ne pas aller nous occuper des Gorgones des Crevasses Méphitiques, plutôt ? proposa Bregmanh.

Le coude sur la table, la joue écrasée contre sa main, Ark’thuim soupira.

— On ne sait même pas si leur Cœur d’Ambre s’y trouve et encore moins s’il a une réelle valeur magique. Sans compter que c’est à plus de trois semaines de voyage.

— Ouais, et en cette saison, ça va vraiment pas être agréable, ajouta Bregmanh. Et si allions en Terre de Paro-Paru ? Il y fait bon à cette époque de l’année et les trésors de la princesse Maoatiki n’ont jamais été découverts.

— C’est sûr qu’on y serait bien, mais ça n’est pas possible…

— Pourquoi donc ?

— Je me suis déjà engagé pour le boulot.

— Quoi ?

Bregmanh fronça les sourcils. Il avait l’impression que son ami de longue date lui tordait le bras.

— Allez ! C’est super bien payé et ça ne durera qu’une après-midi, même pas. Et comme, il y en a deux, j’ai demandé le tarif double voir un peu plus.

— Nous n’avons jamais fait ça. Tu crois que nous serons à la hauteur ?

— Il n’y aura aucun problème. Normalement… Je veux dire, on ne risque pas notre vie, au moins, et il y aura à manger.

— Oui, mais notre réputation… c’est presque la seule chose qu’il nous reste à présent.

— La famille Mil’héril est riche et prestigieuse. Si ça se passe bien, nous aurons d’autres boulots comme ça.

Bregmanh avait besoin d’argent, mais il avait l’impression de se rabaisser. Il s’emporta :

— Mais tu as envie d’en faire plus, toi ? C’est comme ça que tu la vois ta vie d’aventurier ?

Ark’thuim soupira. Son ami avait raison. Le besoin le poussait à accepter n’importe lequel des boulots. Ça n’était pas bon.

— Et le fait qu’il y en a deux, ça va être pire ! reprit Bregmanh. Je te le dis, je le vais le faire parce que tu t’es déjà engagé et qu’on est amis depuis longtemps, mais c’est la seule et unique fois que je vais animer une fête d’anniversaire !


Par ici pour le texte de Miki.


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252 — [NMN2017] Nouvelle n°11 – Les paupiettes

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Une nouvelle assez longue (4800 mots) inspirée par des paupiettes, parce que tout le monde aime les paupiettes, non ? En tout cas, Celle de X aime suffisamment ça pour m’en faire une phrase de départ 😉


photo de Jordan Stimpson

 

« Tiens, il y a des paupiettes ce midi au self… J’adore ça, moi les paupiettes. C’est super bon. Tu ne trouves pas ? »

Arthur sursauta. Combien de temps avait-il dormi ? Immédiatement, il sentit la gueule de bois lui étreindre le crâne. Patrick le regarda par-dessus ses lunettes avec un air dubitatif.

Arthur se gratta le sourcil à la naissance de la tempe. Le bruit résonnait dans son crâne comme s’il avait été amplifié et se répandait dans toute la pièce. Que voulait lui dire Patrick ? C’était un quadragénaire sympa, proche de la cinquantaine. Il bossait à la compta mais passait souvent dans l’open space pour voir régler en direct les problèmes. Arthur se doutait que c’était aussi pour tenter de draguer Sabrina, mais pour l’instant, ça n’avait pas l’air de marcher fort. Sabrina semblait, elle, plutôt intéressée par Andy, du service communication. Évidemment, avec une carrure d’athlète, dix ans de moins et beaucoup plus de cheveux que Patrick, Andy avait tout pour plaire comparé au comptable, quoique Arthur le trouvait un peu trop imbu de lui-même.

« Ça va ? demanda Patrick. Tu n’as pas l’air dans ton assiette.

— Hein ? Non, je… je réfléchissais, répondit évasivement Arthur, tentant de cacher sa biture.

— Alors ? Paupiette, ce midi ? Ça te dit ?

— Je ne sais pas, je me sens un peu barbouillé. Je pense que je vais sauter ce repas et essayer de me reposer un peu, plutôt. »

Patrick haussa les épaules. Il ne pouvait pas faire grand-chose et comprenait bien l’envie de son jeune collègue de se reposer s’il n’allait pas très bien. Il n’avait pas l’air en forme. Genre, il aurait pris une cuite la veille au soir qu’il n’aurait pas une tête plus défaite. Après tout, on était vendredi. Tout le monde sortait le jeudi soir à s’en rendre malade. Et personne n’était vraiment opérationnel le vendredi. Enfin, pour Patrick, ça faisait un certain temps qu’il avait arrêté de sortir comme ça. Entre les mises en couple puis les gosses, tous ses copains et lui avaient fini par laisser tomber ce rituel. Il ne savait pas si c’était mieux ou non. Il aimait son confort, pouvoir se coucher tôt et ne pas avoir la tête dans un étau le matin, mais quelque part, ça lui manquait de sortir sans se soucier du lendemain, de s’amuser sans penser aux regards des autres, de boire et de faire des conneries sans réfléchir aux conséquences. En y réfléchissant, il en avait fait des trucs à la limite de la légalité, parfois même du mauvais de côté de la limite, mais en y repensant, c’était plutôt marrant. Il n’avait tué personne non plus. C’était toujours resté potache.

Patrick allait partir quand il remarqua, dans le box d’à côté l’absence de Jean-Louis, un type froid et hautain que personne n’appréciait à l’étage hormis les managers parce qu’il n’y avait pas plus lèche-cul et délateur.

« Il est pas là, l’autre ? Je l’ai pas encore vu.

Arthur réfléchit et ses yeux s’écarquillèrent.

— Oh ! Putain !

— Il lui est arrivé quelque chose ? demanda Patrick.

— Euh… non, non, je sais pas où il est, mais je viens juste de me souvenir qu’il m’avait donné un rapport à rendre pour 10 heures et que je l’ai pas encore fini.

— Ah ! Dans ce cas, je t’embête pas plus. On se voit plus tard ! »

Patrick laissa son collègue seul dans son box. Arthur se retourna vers son ordinateur, mais loin de poser ses doigts sur le clavier, il posa ses coudes sur le bureau et se frotta le visage lentement. Il essayait de se souvenir de la soirée très arrosée. Trop. Beaucoup trop. En entendant le prénom de Jean-Louis, il avait eu un flot d’images folles lui passer devant les yeux. À présent, il tentait de savoir s’il s’agissait d’évènements vécus ou simplement rêvés. L’alcool. Pourquoi fallait-il qu’il boive toujours autant ? Chaque vendredi, il se disait la même chose, mais chaque jeudi, il recommençait.

Un café fort et une discussion avec son pote de soirée lui permettraient sûrement de savoir ce qu’il s’était passé.

Arthur prit le chemin de la cafeteria pour y retrouver Jules, le chef de cuisine. Ils étaient devenus amis au fil des bonjours et de courtes discussions à chaque passage à la chaîne du restaurant d’entreprise. Les quelques soirées où ils s’étaient retrouvés par hasard avait fini de souder cette amitié. Ils ne se voyaient jamais en dehors du moment du repas ou des beuveries du jeudi soir, ne parlant que par langage presque codé pour celles et ceux qui les entouraient au travail. Ils aimaient le côté Fight Club de leur amitié, qui n’avait de réalité que dans certains moments précis.

Mais aujourd’hui, Arthur avait besoin de discuter avec Jules. La soirée d’hier soir frisait plus le projet Chaos que la simple rencontre pour un combat.

La cafét’ était vide. Arthur passa dans partie réservée au service et colla son nez contre la vitre qui donnait directement sur la cuisine. Il dut attendre quelques instants pour que quelqu’un le remarque. À travers le hublot, une cuisinière comprit qui le visiteur venait voir et l’appela. Arthur eut l’impression d’attendre de longues minutes avant que Jules n’arrive enfin. Il avait les yeux cernés et rouges, mais souriait.

« Salut l’ami. Qu’est-ce que je peux faire pour toi ?

— Tu as l’air plus en forme que moi, putain.

— L’habitude. Je sais faire semblant d’être sobre depuis tellement longtemps que c’est une seconde nature… Mais c’est clair qu’on a pris une sacré mine, hier soir. Difficile d’ouvrir les yeux, ce matin.

Arthur préféra aller droit au but.

— Est-ce que tu te souviens de ce qu’on a fait hier soir ? J’ai un énorme trou noir, mais j’ai comme des flashs. Pourtant ça ne correspond à rien.

— C’est-à-dire ?

— Tu te souviens qu’on est sorti avec Jean-Louis, hier ? »

Jules se gratta le menton. Il fallait qu’il remette déjà qui était ce Jean-Louis. Il voyait passer toute l’entreprise du PDG au dernier agent d’entretien, mais il ne connaissait aucun prénom, ou presque.

« Un type un peu plus grand que moi, tout sec, les cheveux noirs, gominés sur le côté. Il a toujours un air coincé.

— Aaaah ! L’asperge ! Oui, je vois. Celui qui prend toujours quatre morceaux de pains et ne dit jamais « bonjour » ni « merci ».

— Voilà. Dans ton souvenir, on a bu des coups avec lui ?

— LOL. Je me souviens de rien hier soir après la boîte. Et je suis même pas sûr que ce mec boive. Ni sorte, en fait.

— Pourtant, j’ai l’impression de le voir dans mes souvenirs, répéta Arthur, espérant que ça les rendrait plus compréhensibles. T’as pas un café, là ? »

Jules fit un signe de tête à son ami et se dirigea vers la machine à expresso. Habituellement, elle fonctionnait avec des jetons payants, mais Jules avait la clef pour la faire cracher gratuitement. Il en tira deux gobelets fumants.

« Est-ce que tu peux me dire de quoi tu te souviens exactement ? » demanda Arthur.

* * *

La veille au soir, les deux amis s’étaient retrouvés, comme tous les jeudis, au McKernik, le pub où commençaient toutes leurs soirées. Au bout de la quatrième pinte chacun, ils en partirent pour rejoindre le reste de leur groupe en boîte de nuit. Le West Coast était le genre de nightclub où il était facile de trouver des filles qui voulaient juste s’amuser. Arthur comme Jules n’avaient pas comme optique des relations suivies, même s’il leur était déjà arrivé de rentrer avec des filles qu’ils avaient déjà rencontrées. Au West Coast, les deux hommes retrouvèrent Franck, Benjamin, Thomas, Émilie et Emma, eux aussi déjà bien alcoolisés. Ils avaient une table et une bouteille de vodka presque finie et commandèrent la seconde à l’arrivée de leurs amis.

Au bout de deux heures à boire, se dandiner sur la piste de danse et tenter sans succès de séduire une jeune femme aux courbes alléchantes, Arthur annonça qu’il rentrait chez lui. Il était déçu du manque de résultat de sa drague et avait un dossier important à rendre le lendemain matin. Il n’avait pas fini et dormir un peu ne lui ferait pas de mal pour réussir à remettre autre chose qu’un torchon. Surtout que c’était Jean-Louis qui lui avait demandé et vu comme il était con, il ferait tout pour le pourrir auprès de la hiérarchie s’il lui rendait un travail incomplet ou bâclé.

Jules décida qu’il était hors de question de laisser son pote partir comme ça, tout seul alors qu’il n’avait pas le moral. Les deux amis sortirent de la boîte de nuit. Ils montèrent dans la voiture de Jules.

« Tu sais ce qu’il te faut ? À manger. Il faut que tu ingurgites quelque chose. On va à la cuisine, je te prépare un truc vite fait et je te ramène chez toi. Tu dormiras mieux avec le ventre plein et tu te réveilleras avec toute l’énergie nécessaire pour finir ton papier ! Fais-moi confiance ! »

Arthur ne répondit pas. Il était fatigué et avait trop bu. Il voulait dormir, mais son estomac s’agitait à la simple idée d’être rempli.

La route jusqu’au boulot ne fut pas longue.

« Tu as les clefs ? demanda Arthur. Je ne pense pas que le vigile nous ouvre.

— T’inquiète pas pour ça, je connais tous les moyens d’entrer sans être vu. »

Jules passa par le quai de livraison. Il souleva le paillasson et prit la clef qui attendait là.

La porte fut déverrouillée et la clef remise en place.

« Il n’y a pas d’alarme ? s’étonna Arthur.

— Pas sur celle-là. Les livraisons à 5 h du mat’ ça foutait la merde avec les vigiles, alors ils ont décidé de désactiver l’alarme sur cette porte. Presque personne est au courant.

— J’espère qu’il y aura jamais aucun problème, parce que la clef facilement trouvable plus une porte pas sous alarme, c’est le meilleur moyen pour avoir des intrusions voire des vols sans traces.

— Tu t’inquiètes trop, moi je dis. Allez, viens. »

Les deux hommes entrèrent dans le couloir seulement éclairé par les diodes des blocs autonomes d’éclairage de sécurité. On y voyait suffisamment, enfin ils y auraient vu suffisamment avec moins d’alcool dans le sang. Jules se cognait dans les tables, les cartons, les objets qui traînaient et auraient dû être rangés, et comme n’importe quel type beaucoup trop aviné, il en riait et essayait de faire moins de bruit en en faisant plus. Un doigt sur la bouche, il ordonnait à Arthur d’arrêter de s’esclaffer, lui aussi, mais l’effet comique ne faisait que raviver les rires.

Entrant dans la cuisine, les deux avinés se figèrent. Une forme imprécise se découpait dans la pénombre. Même avec ce taux d’alcool, peut-être même à cause de lui, les imaginations partirent vite et loin. Jules eu l’impression de voir le Joker dans la cuisine des mafieux. Il venait pour les tuer à coup de crayon à papier. Arthur voyait la silhouette de la mort voutée qui n’attendait qu’eux pour finir son festin. Il aurait voulu fuir, mais ses jambes semblaient rivées au sol.

D’une main tremblante, Jules tâtonna pour trouver l’interrupteur de la lumière. Les néons clignotèrent, agressant leurs yeux, avant de s’allumer définitivement.

Les deux hommes ne crurent pas leurs yeux. Ils devaient être dans un délire du à tout ce qu’ils avaient bu. Au milieu de la cuisine se trouvait Aimé, le vigile. Il était en train de découper un énorme saucisson. Il avait l’air aussi gêné que les deux visiteurs de nuit.

Un silence lourd s’installa. Aucun de ces trois-là n’aurait dû être là. Finalement le vigile se redressa, son visage se détendit et il sourit.

« Les gars ! Vous en voulez une tranche ? »

* * *

« Tu te souviens de tout ça ? s’étonna Arthur. Pour moi, c’est le trou noir.

— Je dois avouer qu’à partir de ce moment, je sais plus trop ce qu’il s’est passé…

— Il faut qu’on appelle Aimé. Il doit pouvoir nous raconter la suite. Tu as son numéro ? »

Évidemment, Jules avait son numéro. Il commençait tôt et c’était toujours utile d’avoir le portable du vigile de nuit en mémoire, au cas où il y avait des problèmes. Il tira son portable de la poche et trouva le contact.

Le téléphone sonna quatre bonnes fois. Jules s’attendait à basculer sur la messagerie, mais la voix endormie d’Aimé se fit entendre.

« Salut Aimé, je suis désolé de te réveiller, mais là je suis avec mon pote Arthur et on a pris une tellement grosse cuite, cette nuit, qu’on sait plus trop ce qu’il s’est passé. Je sais juste qu’on t’a vu dans la cuisine, mais après, impossible de nous souvenir. Tu peux nous dire ? »

* * *

Arthur et Jules se détendirent et acceptèrent l’offre. Ils étaient venus pour faire la même chose, alors pourquoi refuser ? Le cuisinier, habituellement maître des lieux, s’approcha du vigile.

« Je ne m’attendais pas à te trouver là, à cette heure !

— C’est l’heure de la ronde, j’avais un petit creux. »

Jules savait qu’il tapait de temps en temps dans le stock, mais rien de bien méchant, juste de quoi se faire un sandwich de temps à autre.

Heureux d’avoir trouvé un nouvel ami pour faire la fête, il allait chercher une bouteille de champagne de la réserve du patron. Il y en avait toujours au frais pour arroser les contrats ou les promotions des dirigeants. Personne ne se rendrait compte qu’il en manquerait une. Le magasinier était un vieil idiot qui avait du mal à compter au-delà de douze…

« Champagne saucisson ? s’étonna Aimé.

— Il faut s’qui faut ! répondit Jules. Y a des jours… ou des nuits… où il faut savoir se faire plaisir.

— T’as bien raison ! »

Arthur avait déjà ramené des verres, ces verres de cantine que tout le monde connaissait depuis l’école et l’époque où on regardait le numéro au fond pour connaître son âge.

« Et servi, dans les verres les plus classes du monde », ajouta-t-il ironiquement.

Les trois hommes mangèrent et burent dans la cuisine, en parlant de tout et de rien, du foot, des filles, de la secrétaire du 4e et de sa chute de reins, du connard de la branche commerce qui se prenait pour le Roi Soleil en chiant sur la gueule du grand patron… les discussions habituelles. Au bout d’un bon quart d’heure, Aimé s’excusa :

« Désolé, les gars, je dois vous laisser. Je devrais déjà avoir fini ma ronde et je vais avoir des problèmes si les boss voient que j’ai traîné. Oubliez pas d’éteindre la lumière surtout en partant.

— Ouais ! T’inquiète, mec ! On va tout ranger. Il restera plus une trace de notre passage », lui répondit Jules.

Aimé les salua avant de les laisser.

* * *

« Mais il s’est passé quoi, après ?

À l’autre bout de la ligne, Arthur comprit qu’Aimé haussait les épaules.

— Aucune idée, je vous ai pas revus et à ma ronde suivante, j’ai jeté un coup d’œil par le hublot de la porte et vous n’étiez plus là. Tout était éteint et rangé. Je me suis dit que vous étiez partis. »

Arthur et Jules remercièrent le vigile pour ses réponses et raccrochèrent.

« Non, mais si ça se trouve, on est rentrés dormir tranquillement chez nous, suggéra Jules.

« On a peut-être juste fini de bouffer avant d’aller dormir, puisque je me suis réveillé au bureau tout à l’heure. Dans mes fringues d’hier. Heureusement que c’est casual friday, aujourd’hui, sinon je me serais fait démonter par mon manager de pas être en costard.

— Ouais, ça doit être ça, parce que, moi, je me suis réveillé ici…  »

Arthur soupira en plongeant les mains dans ses poches arrière de jean. Il en tira une feuille A4 pliée en huit n’importe comment. Il ne se souvenait pas de ce que c’était et lança à Jules un regard interrogateur, mais son ami n’en savait pas plus. D’un coup de menton, il l’invita à découvrir de quoi il s’agissait.

C’était une page, remplie de phrases. Un texte dont la première et la dernière phrase étaient incomplètes. Ce n’était pas lui qui l’avait écrite et il ne savait pas ce que cette feuille faisait dans sa poche.

« Rappelle-moi ce qu’on cherche, en fait ? demanda Jules, dubitatif devant cette page.

— J’en sais rien. Je cherche à savoir pourquoi j’ai eu une vision de Jean-Louis en me réveillant alors qu’il n’est pas là aujourd’hui… Je m’inquiète peut-être pour rien…

— Non, mais pourquoi tu penses qu’il y a un rapport entre nous et son absence ?

— J’en sais rien. J’ai juste l’impression de le voir dans les bribes de souvenirs de cette nuit…

— Ce mec était trop bizarre pour qu’on le croise en boîte et on n’a pas pu passer chez lui pour lui proposer de boire un coup, puisqu’on sait qu’on n’est pas ressortis d’ici ! »

Arthur réfléchissait. Il y avait forcément une bonne raison qu’il ait cette sensation, ces images en flash de ce collègue si énervant.

« Et cette feuille, reprit Jules, tu penses qu’elle a un rapport avec lui ? »

Il était 11h20. Une des collègues du chef de cuisine commença à mettre en place les bacs gastronomes à la chaîne, prêt pour la distribution. Le fumet de la viande vint chatouiller les narines d’Arthur mais eut plutôt tendance à lui soulever l’estomac qu’à lui donner l’eau à la bouche. Sa gueule de bois était sévère.

« Je suis sûr que c’est lui qui a écrit ça.

— Comment tu peux en être si sûr ? Et comment tu l’aurais récupéré ? C’est juste une feuille volante ! »

Cette phrase ramena de nouvelles images à Arthur. Il tira une chaise et s’assit. Les coudes posés, les mains sur les tempes, les doigts dans les cheveux, les yeux fermés, il cherchait à dissiper les brumes de l’alcool et revivre sa nuit. Aimé lui avait dit les avoir laissés seuls dans la cuisine. Arthur revoyait vaguement les images. Jules était allé ouvrir un frigo et en avait tiré des steaks hachés, sorti une poêle, allumé la hotte, le gaz, lancé la cuisson.

Les images n’étaient pas claires, mais elles semblaient être bien réelles.

Ils avaient mangé sur le coin du piano. Arthur se souvenait comme ingurgiter quelque chose de chaud lui avait redonné quelques forces rapidement attaquées par le champagne de la bouteille qu’ils finirent peu de temps après.

* * *

« Bon, allez, il est vraiment tard ! dit Arthur. Il faut que je rentre dormir un peu sinon, ça va être l’horreur demain.

— Tout à l’heure, tu veux dire ! répondit Jules ironiquement.

— Fais pas chier. Si j’arrive à dormir au moins 3 heures, ça devrait le faire. Comment tu fais, toi, pour jamais être défoncé le matin ?

— L’habitude. Tu sais quand j’étais apprenti et que je faisais les saisons, on finissait à 2 heures du mat’, on sortait en boîte, et quand on rentrait, on se mettait un coup de flotte sur la tronche et on repartait au boulot. C’était comme ça pendant quatre mois. Une fois que tu as survécu à ça, c’est pas une nuit un peu blanche qui change grand ch…

— Chut ! » l’interrompit Arthur en tendant l’oreille.

Il avait entendu un bruit.

« Ça doit être Aimé qui fait une autre ronde ! » répondit nonchalamment Jules.

Arthur n’y croyait pas. Il se dirigeait vers l’interrupteur pour éteindre la lumière quand la porte donnant sur la salle de restauration s’ouvrit et laissa apparaître Jean-Louis.

« Qu’est-ce que vous faîtes là ? Vous n’avez rien à faire dans les locaux à cette heure ! Je vais en référer au patron et au DRH, vous allez être renvoyés et vous n’aurez que ce que vous méritez.

— Tu vas te calmer, toi ! l’engueula Jules.

Il n’aimait pas ce type, du peu qu’il le côtoyait, mais il n’aimait surtout pas se faire agresser, surtout quand il avait trop bu.

— Je suis le responsable de cette cuisine et j’ai reçu un message d’alerte d’un des frigos, parce qu’il y a un problème de température, alors je suis venu tout de suite pour vérifier.

— Et lui ? Qu’est-ce qu’il fait là alors ? demanda Jean-Louis, hargneux, comme un animal prêt à mordre, en désignant Arthur.

— On était ensemble en boîte et comme c’est moi qui le véhicule, il est venu avec. Ça te pose un problème, mec ?

— Mais vous avez bu ? Vous êtes complétement saoul ! Et vous conduisez dans cet état ! Je vais en informer la police, qu’ils viennent vous arrêter sur le champ. »

Arthur avait vu que Jean-Louis tenait une grosse liasse de feuilles. Il s’était approché furtivement et lui arracha des mains avant que l’autre ne puisse rien faire. Jean-Louis courut après son collègue mais fut bloqué par Jules.

« Rend-moi ! Ou je te…

— Ou je te quoi ? demanda Jules le regard rivé dans celui de l’importun.

Pendant ce temps, Arthur lut à voix haute.

— Nuits chaudes en Alaska, par Maggy Smith.

— Arrête ! » ordonna Jean-Louis, mais cela ne fit que motiver un peu plus Arthur à continuer sa lecture.

Il ouvrit la pile de feuilles au hasard et prit un paragraphe au hasard.

« Emma était si heureuse de se blottir dans les bras de John après cette si longue journée dans la neige. John sentait si bon. Ses bras étaient si rassurants. Emma passa ses doigts fins sur le torse de John et sentit immédiatement monter le désir en lui. »

Arthur éclata de rire. Lire à voix haute n’était pas un exercice qu’il trouvait facile mais le faire avec la bouche pâteuse de trop d’alcool rendait la chose des plus burlesques.

« Si tu continues, je t’arrache la langue ! hurla Jean-Louis.

— Ne me dit pas que c’est toi qui écris ça ! Tu restes au bureau aussi tard tous les soirs pour écrire des romans érotiques ?

Arthur n’en pouvait plus de rire.

— Ils vont tous être pliés au bureau, demain, quand je vais leur raconter ça !

L’attitude de Jean-Louis changea du tout au tout. Jusque-là, il était agressif et se prenait pour un prédateur ; à présent, il semblait craintif.

— Non ! Je t’en prie, ne dis rien !! Je te jure que je ne parlerai pas de ce que j’ai vu cette nuit si, tu me promets de pas parler de ça !

Arthur s’esclaffa.

— J’en ai rien à foutre de ta merde ! répondit Arthur. Allez, Jules, Si on a fini, on se casse. »

Et Arthur jeta la liasse de feuilles en direction de Jean-Louis. Les feuilles se séparèrent les unes des autres et se répandirent dans toute la cuisine. Il y en avait partout : par terre, sur les tables, sur le piano, sur les machines bizarres dont Arthur n’avait aucune idée de l’utilité. Pour embêter son collègue quand même un petit peu, il prit une des pages pendant que l’autre regardait ailleurs et la plia à la va-vite pour la ranger dans la poche arrière de son jean. Avant d’en sortir, Arthur regarda une dernière fois Jean-Louis en train de ramasser son texte éparpillé.

« Je suis trop crevé. Et vue l’heure, je vais pas rentrer chez moi pour si peu. Je vais me jeter sur mon bureau et dormir là.

— Ok, mec. Je pense que je vais faire comme toi, une fois que l’autre aura vidé ma cuisine. Bonne nuit !

— Ouais… bonne nuit… »

Assis devant son clavier, la dernière pensée qui avait traversé l’esprit d’Arthur fut de savoir si Jules avait réussi à virer l’autre casse-pieds de la cuisine. Il s’endormit sans s’en rendre compte et sans entendre le cri qui venait de la cuisine.

* * *

11h30 sonnèrent à l’horloge murale de la salle de restauration.

« Donc, on a bien croisé Jean-Louis cette nuit. C’est très clair, maintenant. Mais pourquoi il est pas là aujourd’hui ?

— Oui, ça commence à me revenir. Je me suis fait un café pour lui laisser le temps de ramasser son bordel, et comme je le voyais pas sortir, j’y suis finalement retourné. Il était plus dans la cuisine mais ce con avait allumé toutes les machines qu’il pouvait, juste pour faire chier. Après, je dois t’avouer que je me souviens plus de grand choses. Déjà, tout ce que tu viens de me raconter, il y a beaucoup de trucs qui me disent pas grand-chose…

— Bah, je sais pas pourquoi je m’inquiète pour ce type, en fait, conclut Arthur. Je crois que je vais aller dormir encore un peu sur mon bureau. J’ai toujours pas rendu mon papier et il va vraiment falloir que je m’y mette.

— Chef ? les interrompit le cuisinier qui venait d’ouvrir la porte du self, laissant entrer une bonne dizaine d’affamés, dont Patrick, le comptable. Chef, on fait quoi du reliquat de viande hachée ? On a déjà fait des paupiettes pour au moins trois services, mais il en reste de quoi en faire au moins autant. Je sais pas pourquoi vous en avez hachez autant.

Arthur jeta un regard intrigué vers son ami.

— A priori, j’étais tellement défait cette nuit que j’ai préparé le haché pour les paupiettes au lieu d’aller dormir, répondit Jules en haussant les épaules.

Arthur se pencha pour chuchoter au chef pour que son cuisinier n’entende pas :

— J’ai peut-être trop d’imagination, mais on a Jean-Louis qui a disparu et toi qui a trop de chair à saucisse… »

Jules pâlit.

Cet idiot de Jean-Louis ne serait pas parti en laissant toutes les machines allumées, mais il serait plutôt tombé dans le hachoir à viande ? Pourquoi serait-il allé là-dedans ? Jules écarquilla les yeux en revoyant dans sa mémoire embrumée une des feuilles finir dans la bouche du hachoir. Était-il si désespéré pour aller la chercher jusque-là ?

Jules s’appuya sur la table, puis tira une chaise pour s’asseoir en face d’Arthur qui semblait assommé. Son cuisinier était repartit.

« Qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce que tu sais ? Ne me dis pas que c’est ce que je crois…

— Je… Quand je suis rentré, il n’y avait plus personne. La machine était fonctionnait, j’ai pas fait attention. Je ne me souviens pas vraiment de quand j’ai commencé à préparer la bouffe. Je sais même pas si regardé s’il y avait déjà quelque chose dans le bac…

— Oh merde. Il faut faire quelque chose. Il faut en parler à la police, il faut leur dire qu’on y est pour rien.

— Ils vont jamais nous croire… Personne n’aimait ce type. Chaque personne de la boîte avait au moins une raison de vouloir le tuer.

— Putain de merde ! s’écria Arthur en se redressant. Ils vont le bouffer ! Ils vont bouffer Jean-Louis ! »

Le jeune homme se précipita vers la chaine et ordonna aux cuisiniers d’arrêter la distribution des paupiettes puis il courut vers son collègue dont la fourchette surmontée d’un morceau de viande alléchante approchait dangereusement la bouche.

« Arrête ! arrête-toi ! »

Patrick, cette fois-ci, regarda Arthur comme le dernier des poivrots. Qu’il prenne une charge un jeudi soir, il pouvait comprendre. Qu’elle dure si tard et que ça devienne un véritable délire alcoolique, il ne pouvait le cautionner.

« Que se passe-t-il ? demanda le comptable.

— Je…

Arthur fit des grimaces, sourit, articula des syllabes muettes, mais n’arriva pas à avouer ce qu’il savait.

— Tu vas me dire quelque chose ou tu vas continuer à faire la carpe ?

— D’abord, il faut que tu me promettes que tu gardes tout ça pour toi.

— Je crois que la moitié de l’entreprise est en train de se poser des questions sur ta santé mentale, là. Je ne sais pas s’il y aura grand choses qui va pouvoir rester secret…

— Tu vois Jean-Louis ?

— Oui ! Eh bien quoi ?

— Si Jean-Louis n’est pas venu travailler aujourd’hui c’est parce que…

Arthur regarda en tous sens avant de baisser la voix.

— … c’est parce qu’il s’est jeté dans le hachoir à viande cette nuit sans que personne s’en aperçoive, et ce matin, quand ils ont préparé les paupiettes… Tu vois, en fait, les paupiettes, c’est Jean-Louis.

Patrick regarda sa fourchette en levant un sourcil puis la posa d’un air exaspéré.

— Tu ferais mieux de rentrer chez toi avant de prendre un blâme ou de te faire virer. C’est ce qui va arriver si tu continues à raconter n’importe quoi.

— Non, mais c’est vrai. Ce serait vraiment pas drôle si c’était une blague, c’est clair. Sérieusement, la cuisine est une scène de crime, il faut qu’on appelle les flics pour qu’ils fassent des relevés.

Patrick ferma les yeux pour soupirer lourdement.

— Jean-Louis va très bien. Je l’ai eu au téléphone ce matin. Il avait posé sa journée ! Il m’a raconté votre aventure dans la cuisine et c’est lui qui a allumé le hachoir pour vous emmerder. Mais il n’était pas dedans ! »


Par ici pour le texte de Miki.


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251 — [NMN2017] Nouvelle n°10 – Les quatre bandits

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Malgré le NaNoWriMo toujours en cours et une semaine qui voit déjà la publication d’une autre de mes nouvelles Les petits enfants dans le Labos des Éditions Walrus, je suis toujours à fond (normalement).

Cette semaine, c’était une phrase de Vincent B. choisie par ma co-marathonienne.


« La deuxième bouteille est tombée. Les tensions baissent, les voix montent. Ça commence à être intéressant. »

Skörn venait de faire son rapport à sa mère et retournait à son poste. De l’extérieur, la lumière vacillante des centaines de bougies faisait danser les ombres des quatre hommes à travers les carreaux. La neige était haute. Skörn était collé à une fenêtre. Il regardait ces gens si redoutés occupés à lever leur verre pour passer une soirée de détente paisible.

Freyja rappela l’enfant et lui intima l’ordre de revenir à la maison. Elle chuchotait, de peur de se faire entendre. Après tout, les guerriers qui buvaient à la taverne étaient les quatre pires bandits du pays. Ils avaient ravagé nombre de bourgades, pillé autant de maisons et tué un à un leurs occupants. Pourquoi avaient-ils décidé d’épargner ce village et ses habitants étaient encore un mystère, mais la jeune mère ne voulait pas risquer davantage de réveiller leur colère en laissant son fils de cinq ans jouer les espions à travers la fenêtre.

« Alors que font-ils ? demanda Ragnar, le mari de Freyja, quand celle-ci entra dans leur maison en traînant Skörn par la main.

— Ils boivent. Que veux-tu qu’ils fassent ? Quant à toi, petit homme, ajouta-t-elle à l’intention de son fils, tu vas te coucher immédiatement ! »

Ragnar était inquiet, comme l’était chaque personne du village. Il fallait agir. Ces quatre bandits allaient mettre le village à feu et à sang s’ils les laissaient faire. Pourtant, personne n’avait eu le courage de les arrêter ni de les empêcher d’entrer dans la taverne à leur arrivée. Quand il pensait à Hilda, sa nièce, toute seule avec ces brutes, parce que son père était parti trois jours à la ville pour le marché… Il ne pouvait que s’inquiéter pour elle et le risque qu’elle courait en étant en première ligne.

Freyja revint de la chambre où elle venait de border Skörn.

« Qu’est-ce que tu as en tête ? » lui demanda-t-elle.

Elle le connaissait bien et voyait quand il préparait quelque chose qui était soit idiot, soit dangereux, souvent les deux en même temps.

« Je ne peux pas laisser Hilda seule plus longtemps avec ces bandits. Ils ont pillé et décimé des dizaines de villages, imagine ce que risque ma nièce…

— Et le reste du village ! ajouta Freyja. Qu’est-ce que tu comptes faire ? Tu n’es qu’un bûcheron. Ce sont des combattants aguerris. Et ils sont quatre.

— Il faut que j’arrive à rassembler les hommes du village. À nous tous, nous devrions pouvoir les forcer à partir.

— Pour qu’ils reviennent dans plusieurs jours, de nuit, et mettent le feu à toutes les maisons pendant que tout le monde dort ? Tu n’y penses pas !

— Tu préfères que nous les laissions faire ? Je sais que c’est dangereux, mais si nous n’agissons pas, nous risquons gros, très gros. »

Freyja se rembrunit. Il n’y avait pas beaucoup de solutions pour se débarrasser de ces dangereux intrus, pourtant les attaquer de front, même en grand nombre, risquait de coûter la vie à quelques-uns des hommes du village, voire tous. Et Freyja ne pouvait pas accepter que quiconque meure de cette manière.

« Je vais m’en occuper, dit-elle simplement.

— Qu’est-ce que tu as l’intention de faire ?

— Je ne sais pas encore. Je vais voir avec mes sœurs et les autres femmes. Je suis sûre que nous trouverons une solution. »

Ragnar soupira. Il ne voulait pas laisser sa femme se jeter dans les griffes de ces tueurs sanguinaires dont la réputation les précédait de si loin, pourtant il n’avait pas vraiment le choix. Il savait que son épouse ne l’empêcherait d’aller se battre sans avoir testé, elle, une solution plus subtile.

Freyja embrassa son mari, qu’elle sentit crispé. Elle savait qu’il s’inquiétait déjà mais il fallait qu’elle fasse quelque chose.

La jeune femme alla frapper à la porte de sa grande sœur, Helena. Quand elle lui ouvrit, Freyja vit que Kirsten, une autre de ses sœurs, était là aussi.

« Je suis contente de vous trouver ensemble.

— Ulrik est parti avec Ørjan pour réunir les hommes du village. Ils veulent agir contre les bandits. Mais même s’ils sont à vingt contre quatre, j’ai peur qu’ils n’y arrivent pas. On dit que ce sont des fils de Dieux qui ont été bannis du Valhalla. C’est pour se venger de leurs parents qu’ils mettent le monde à feu et à sang.

— Ne dis pas n’importe quoi, Kirsten, coupa Freyja. Ce sont des bandits, c’est tout. Mais si nos hommes y vont, ils risquent de ne pas en revenir. Et si ce ne sont pas nos maris qui mourront ce soir, ce seront ceux nos amies. Il est hors de question de laisser faire cela. Je le refuse.

— À quoi penses-tu, alors ? »

Freyja sourit avec cet air espiègle que ses sœurs lui connaissaient bien.

 

Vingt minutes plus tard, neuf femmes du village marchaient dans la neige tassée vers la porte de la taverne. Freyja avait réussi à convaincre ses amies de la suivre dans son plan fou.

La porte de la taverne s’ouvrit et d’un coup le silence se fit. Les quatre bandits fixaient l’entrée, le regard prêt à foudroyer les intrus qui gâchaient la fête. Il y avait déjà huit cadavres de bouteilles sur la table et peut-être d’autres au sol. Quand les quatre virent que les importuns n’étaient en fait que des femmes, leurs fronts se détendirent et leurs sourires s’étirèrent. Les hommes du village étaient-ils si lâches qu’ils envoyaient leurs épouses comme offrandes pour les épargner de leur colère ? Ou peut-être bien ces femmes venaient-elles d’elles-mêmes pour goûter à autre chose qu’à de mous bûcherons ou pêcheurs. Ils n’en savaient rien et s’en fichaient. Les quatre bandits ne voyaient que le bon temps qu’ils allaient prendre avec des belles donzelles.

« Hé là ! Mignonne ! Ramène-nous donc encore quelques bouteilles que nous puissions partager avec les nouvelles clientes. Et vous, mes chéries, venez donc vous asseoir près de nous pour nous réchauffer. C’est vrai qu’il fait froid dans votre contrée ; à tel point que le feu et l’alcool ne suffisent pas ! Venez ! Venez ! Approchez-vous »

Freyja entra la première et s’approcha de celui qui avait parlé, le chef, vraisemblablement. Elle se forçait à soutenir le regard du bandit, se concentrant pour ne pas trembler de peur, se demandant ce qu’il lui avait pris de faire une chose pareille. Il y eut un moment de flottement dans les rangs composés de ses sœurs et amies, mais celles-ci entrèrent enfin en voyant Freyja au milieu de la pièce, seule, à quelques pas des crapules. Aucune d’elles ne pouvait la laisser ainsi avec quatre des pires hommes du continent.

Hilda arriva avec de nouvelles bouteilles. Elle blêmit en voyant que presque toutes les femmes du village de moins de quarante ans étaient là. Étaient-elles devenues folles ? Elle ne savait pas comment elle avait pu rester en vie jusqu’ici ni même avoir reçu de main aux fesses ou pire. Pourquoi donc les autres venaient ici ? C’était comme si des poules étaient allées de leur plein gré dans le terrier du renard.

« Est-ce que tu peux nous apporter des gobelets aussi, Hilda, je te prie ? » demanda Freyja le plus posément qu’elle put.

Sa voix chevrotait quelque peu, mais personne n’avait semblé s’en rendre compte.

Hilda acquiesça à la demande de sa tante par alliance et repartit derrière son comptoir après avoir posé quatre nouvelles bouteilles sur la table. Toutes les femmes étaient déjà assises de manière à ce que chaque bandit fût entouré de deux d’entre elles.

Un étrange silence se fit. Hilda en fut étonnée car, depuis que ces rustres étaient entrés dans son commerce, ils n’avaient pas arrêté de discuter, de débattre, de s’engueuler, de rire trop fort, mais jamais le silence n’avait duré plus qu’un claquement de doigts. Elle s’empressa d’amener les gobelets de peur que l’absence de bruit ne déclenche la colère des indésirables invités.

Aussitôt posés sur la table, les gobelets furent remplis jusqu’à ras bord et les discussions reprirent. La serveuse n’en revint pas du changement. Les bandits ne hurlaient plus, ils parlaient, certes fort, mais de manière beaucoup plus modérée que jusque-là.

« Que venez-vous faire par ici, mes jolies ? demandait l’un.

— Vous cherchez la compagnie de vrais hommes ? demandait un autre.

— C’est très plaisant de pouvoir se détendre avec d’autres que ces trois-là, disait un troisième. Ils ne parlent que de la même chose et se battent toujours pour savoir lequel a raison, alors que c’est moi. C’est toujours moi. Vous savez pourquoi ? Parce que je suis le plus intelligent des trois. »

Le quatrième commença à élever la voix pour contredire ce troisième si prétentieux, mais une des femmes qui l’entouraient, voyant le danger venir, réussit à le faire changer de sujet et il oublia cette querelle débutante.

Les conversations allèrent bon train. Les brutes s’étaient adoucies et cherchaient à passer pour de gentils garçons face à ces jolies femmes venues d’elles-mêmes à leur rencontre. Hilda n’en revenait pas.

Les bouteilles continuaient de se vider. La serveuse allait bientôt manquer de stock. Elle n’espérait même pas être payée et se demandait s’il valait mieux être ruinée ou morte.

Soudain, alors qu’elle descendait à la cave pour la neuvième ou dixième fois — elle ne savait plus —, elle entendit du fracas dans la salle. Elle remonta précipitamment l’escalier et sursauta presque en voyant les quatre seuls hommes de la taverne affalés sur la table. Les femmes se relevaient en soupirant fort de soulagement.

« J’ai cru qu’on n’y arriverait jamais ! lança Helena.

— Moi non plus ! répondit Freyja. Ils sont vraiment coriaces !

— Qu’est-ce qu’il s’est passé ? demanda Hilda, abasourdie.

— Les remèdes de Grand-Mère Ingrid font toujours des miracles, répondit Freyja. Pendant que l’une de nous occupait son bandit, l’autre versait de la décoction spéciale insomnie dans les gobelets de ces idiots… Kirsten, va chercher nos hommes. C’est à eux d’agir maintenant que le plus dur a été fait. Hilda, tu as de la corde ou quelque chose comme ça, pour qu’on les attache d’ici là ? Ce sont des forces de la nature, je ne sais pas combien de temps l’effet de la potion durera. »

La serveuse redescendit à la cave et en remonta bientôt avec suffisamment de corde pour lier pieds et poings de chaque bandit. Pendant ce temps, les autres avaient décroché les ceinturons portant les armes des brutes. Elles les avaient également fouillés pour s’assurer qu’ils ne cachaient pas sur eux une dague ou quelque chose qui aurait pu les aider à s’enfuir, voire pire. Elles en profitèrent pour récupérer leurs bourses, heureusement fort bien garnies. Il fallait bien payer tout ce qu’ils avaient consommé ici.

 

Quand les hommes du village arrivèrent, ils n’eurent rien d’autre à faire que de porter les bandits profondément assoupis pour les sortir de la taverne et les déposer chacun contre un sapin. Ils y furent attachés jusqu’à ce que leur sort soit arrêté.

Les hommes tergiversaient. Les uns voulaient les décapiter tout de suite puis enterrer les corps loin dans la forêt, les autres, trop effrayés à l’idée de voir les fantômes de ces monstres les hanter, préféraient les remettre aux autorités contre des primes si leurs têtes étaient mises à prix, mais les premiers avaient peur à l’idée que ces bandits soient un jour libérés et reviennent se venger. La discussion, dont le ton montait petit à petit, tournait en rond.

Freyja s’énerva de ne voir aucune décision prise et, d’un éclat de voix qui résonna dans le village, ramena le silence.

« Helena, Kirsten et moi allons trouver les autorités pour qu’elles viennent avec un juge et un bourreau. L’exécution se fera dans les règles pour que personne ne puisse rien nous reprocher. En attendant, les hommes auront pour mission de surveiller ces marauds ! Dès qu’ils se réveilleront, il leur sera de nouveau administré une décoction de Grand-Mère Ingrid, afin qu’ils n’embobinent personne en promettant monts et merveilles ou en faisant peur avec des menaces de représailles. Est-ce bien clair ?

Le silence de la nuit répondit à sa question.

— Je prends ça pour un oui, donc maintenant, les hommes, débrouillez-vous avec les tours de garde. Il faut toujours deux d’entre vous au minimum. Nous les femmes, nous avons suffisamment donné de notre personne, ce soir. Rentrons dans nos foyers pour nous reposer. »

Freyja avait beau être jeune, elle donnait des ordres comme un chef militaire aguerri. Les hommes restèrent dehors, près des bandits attachés, à se regarder, penauds.

 

* * *

Deux jours plus tard, Freyja revenait de la ville avec ses sœurs et, comme elle l’avait annoncé, avec un juge et un bourreau. Il n’avait pas fallu beaucoup pour les convaincre de venir voir ces grands bandits, tristement célèbres dans tout le pays. Ils avaient même détaché dix soldats, au cas où la peine de mort n’aurait pas été prononcée et qu’il aurait fallu ramener quatre prisonniers à la ville.

L’équipée arriva au village en milieu d’après-midi. Le soleil n’était déjà plus très haut dans le ciel complètement dégagé. Le vacarme des chevaux rameuta les villageois. Tous savaient ce que cela signifiait : ils allaient enfin être débarrassés de ces quatre dangereux bandits sanguinaires.

Le juge, qui menait le cortège avec Freyja, sauta au bas de son cheval, imité par le bourreau. Toujours montés, les gardes manœuvrèrent pour encercler les prisonniers. Ceux-là n’avaient pas bougé d’un pouce à tel point qu’ils s’étaient déféqués et urinés dessus. Ils sommeillaient toujours.

Le juge s’approcha, mais pas trop près. Même endormis, ces bandits pouvaient être dangereux. Il se tourna vers le chef des gardes et lui fit signe de venir à lui. Celui-ci s’exécuta. Le magistrat se pencha vers lui et chuchota au creux de son oreille. Freyja et le reste du village brûlaient de savoir ce qu’ils se disaient.

Au bout de cinq minutes de palabres, le juge se tourna vers celle qui l’avait mandé. Il avait l’air très gêné.

« Que se passe-t-il, monsieur le juge ? s’enquit Freyja.

— Je crains de ne pouvoir juger ces personnes, madame !

— Pourquoi donc ?

Le juge inspira profondément, se racla la gorge et lâcha enfin :

— Je ne sais pas qui sont ces personnes, mais il est clair que ce ne sont pas les bandits que nous recherchons. »


Par ici pour le texte de Miki.


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250 — [NMN2017] Guest [K’] – Dewey, classe 72

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Cette semaine, nous avons la chance d’avoir une nouvelle fois une guest. Cette autrice-auteure-autoresse (gardez la mention que vous préférez) a un œil plus acéré que l’homme qui valait 3 milliards (les vieux savent de qui je parle) pour la recherche des fautes et des problèmes dans les textes. Elle ne m’a pas autorisé en vous en dire plus. Sachez donc que je risque ma vie pour vous dévoiler qu’elle déteste le chocolat.

Bonne lecture et n’hésitez pas à commenter pour donner votre avis !!


C’est le début d’une longue histoire d’amour. Ou alors, je ne m’y connais pas ! chuchota la vieille dame avec un sourire espiègle. Passez un bon week-end, mademoiselle ! conclut-elle, amusée, avant de tourner les talons pour rejoindre la sortie de la salle de lecture.

 

La bibliothécaire secoua légèrement la tête en signe de dénégation avant de d’attraper la pile des « retours ». Il serait bientôt l’heure du déjeuner, les ouvrages devaient être remis sur les étagères correspondantes sans tarder afin que tout soit en ordre dès l’ouverture le mardi matin suivant. Une nouvelle semaine débuterait. Une nouvelle semaine qui s’achèverait immanquablement par le passage de la vieille dame le samedi en fin de matinée, à moins de trente minutes de la fermeture. Et le départ également de celui vers qui elle avait tourné le regard avant d’être taquinée par sa dernière lectrice du jour.

 

Et le samedi suivant arriva. Avec son lot de lecteurs.

 

La bibliothécaire le reconnut aussitôt. C’était le jeune homme qui n’empruntait que des ouvrages d’archéologie…

À vrai dire, elle n’y avait pas vraiment prêté attention les premières fois où il s’était présenté devant son comptoir. De nombreux étudiants, à peine plus jeunes qu’elle, fréquentaient ce lieu le samedi matin et, s’il semblait peut-être un peu plus âgé que les autres. Il n’en était qu’un parmi eux à ses yeux, noyé dans la masse des universitaires venus glaner quelques précisions pour leurs cours, leurs mémoires ou leurs thèses en cours de rédaction. Peut-être d’ailleurs était-il un tout jeune professeur. Elle ne se souvenait même plus à quel moment exactement elle avait réagi quand, pour la énième fois, il avait déposé devant elle un ouvrage issu des rayonnages supportant les cotes de la classe 72. Ni pourquoi, ce jour-là, elle avait relevé ce détail singulier. C’était le numéro de cote immédiatement supérieur à celui de l’ouvrage qu’il rendait. Après avoir consciencieusement scanné sa carte de lecteur et le code barre du recueil présenté, elle avait regardé sa silhouette dégingandée s’éloigner lentement puis disparaître complètement en franchissant la porte coulissante de la bibliothèque.

 

Semaine après semaine, la jeune femme se surprit à attendre l’arrivée de son curieux visiteur hebdomadaire. Depuis bientôt six mois qu’elle occupait ce poste, jamais un samedi matin ne lui avait semblé aussi long. Et regarder en permanence la grande horloge ronde fixée face à son comptoir ne faisait qu’accroître l’impatience qui la tenaillait étrangement. Onze heures. Onze heures quinze. Onze heures trente. La vieille dame, elle, était déjà là pourtant. La bibliothécaire s’inquiéta sans vraiment savoir pourquoi.

 

Il arriva enfin. Sans se hâter, il déposa sur le comptoir le livre emprunté le samedi précédent. Elle scanna l’étiquette sans oser lever les yeux et attendit qu’il lui tourne le dos pour rejoindre l’angle le plus reculé de la salle pour l’observer plus attentivement. Très maigre, vêtu aujourd’hui d’un simple pantalon de toile et d’un pull beige, et semblant occulter le reste de son environnement, il se dirigeait sans hésitation vers ses rayonnages de prédilection situés dans l’angle le plus reculé de la salle. Quelques minutes suffirent au jeune homme pour revenir, une nouvelle couverture dans la main. La bibliothécaire la scanna et lui retendit.

 

— Merci, mademoiselle.

— De rien, répondit cette dernière en esquissant un sourire. À la semaine prochaine !

 

Le jeune homme eut un mouvement de recul et fronça les sourcils.

 

— Vraisemblablement, lâcha-t-il d’un ton glacial comme s’il venait d’être piégé.

— Je… Excusez-moi…, balbutia-t-elle, soudain embarrassée.

 

La bibliothécaire se figea et sentit ses joues s’empourprer.

 

Discrétion et effacement. Celle qui occupait son poste avant son arrivée avait bien insisté : « Nous sommes au service des livres et des lecteurs, avec sérieux et application, sans familiarité et sans intrusion aucune dans leur vie privée ». Au moins avait-elle été précise dans ses consignes.

 

La bibliothécaire secoua la tête, se morigénant intérieurement d’avoir outrepassé, ce qui ne lui ressemblait pourtant pas, les limites clairement indiquées par la précédente employée.

 

Depuis ce jour, et ce qu’elle considérait comme une incartade à son règlement intérieur, elle fuyait le regard de ce lecteur auréolé de mystère. Pire, dès qu’il s’approchait, elle sentait son corps se crisper et aucun autre mot qu’un simple « bonjour » ou « au revoir » ne parvenait à s’échapper de ses lèvres. À en paraître impolie bien malgré elle mais le souvenir de la réaction peu amène du jeune homme la tétanisait encore. Les mois suivants, elle avait tout de même continué à observer son manège. Avec le plus de discrétion possible.

 

Et les samedis s’enchaînèrent, identiques. Avec, à chaque fois, un nouvel ouvrage tiré des seuls rayonnages auxquels il semblait porter un immuable intérêt.

 

 

 

La bibliothécaire le reconnut aussitôt. C’était l’homme qui n’empruntait que des ouvrages d’archéologie…

Vingt ans s’étaient écoulés et, depuis vingt ans, il se tenait toujours là, devant elle, un ouvrage de la cote 72 dans la main, main désormais ornée d’une fine alliance dorée. Cela faisait un moment d’ailleurs qu’il ne venait plus toutes les semaines, trop occupé par sa vie personnelle sans doute. Elle ne le voyait en général qu’une fois par mois maintenant, le premier samedi. Mais toujours le même rituel. Il entrait, déposait l’ouvrage précédemment emprunté, disparaissait quelques minutes pour revenir avec une nouvelle couverture reliée qu’il tendait machinalement afin que le code barre puisse être scanné.

 

Un jour, n’y tenant plus, elle avait essayé d’en savoir davantage et, trouvant l’audace nécessaire pour braver ses appréhensions, lui avait un peu plus longuement adressé la parole. Ce n’était tout de même pas comme s’ils étaient de parfaits inconnus depuis tout ce temps. Raison peut-être pour laquelle elle avait franchi le pas.

 

— Vous recherchez une information spécifique ? Je peux peut-être vous aider ? questionna-t-elle en s’efforçant de conserver un timbre de voix naturel.

— Non, merci, répondit laconiquement l’homme avant de tourner les talons en guise de fin de non-recevoir.

 

Sa maigre tentative se soldait par un échec cuisant… La bibliothécaire était déçue. Non qu’elle s’attendît à des explications détaillées mais elle avait espéré obtenir au moins un élément qui aurait pu la mettre sur une piste plus sérieuse. Parce qu’elle en avait échafaudé des scenarios depuis le jour où elle avait remarqué cette manie saugrenue. Elle avait tout imaginé, des motifs les plus logiques aux plus extravagants… Jusqu’à l’obsession parfois, la poussant, certaines nuits d’insomnie, à noircir des pages entières de mots-clefs et de flèches les reliant pour mieux visualiser ses hypothèses. Quelle raison, quelle motivation était suffisamment puissante pour pousser un individu à n’emprunter qu’un seul type d’ouvrages, et scrupuleusement une cote après l’autre, presque une vie durant ? Elle avait même évoqué ce cas particulier avec une collègue d’un autre département qui, elle non plus, n’avait jamais vu cela.

— Il est extraordinaire, ton type ! Mais il fait quoi dans la vie ? Professeur d’histoire ? Chercheur ? Archéologue tout simplement ?

— Je ne sais pas….

— Comment ça, tu ne sais pas ? Tu ne parles pas aux gens ?

— Si… Enfin… Un peu… Mais lui, ça ne veut pas… Il me bloque…

— Il ne va pas te manger, ton type bizarre ! Et puis à quarante ans, tout de même, tu ne devrais plus être aussi timide ! avait rétorqué sa collègue en riant.

 

La bibliothécaire s’était renfrognée et avait changé de sujet de conversation. De retour à son poste de travail, le mardi suivant, une idée lui traversa l’esprit. Elle se connecta sur la base de données Horizon et, après un rapide tri, finalisa l’extraction de la liste des ouvrages dont elle avait sélectionné la référence devenue si singulière à ses yeux. Le résultat l’étonna. Mille cent vingt-sept livres débutaient dont la cote débutait par le nombre 72. Mille cent vingt-sept livres traitant donc d’archéologie, selon le système de classification Dewey utilisé dans les bibliothèques, étaient donc répertoriés ici et regroupés sur les étagères dont elle s’occupait ! À force d’en prendre soin, elle savait qu’il y en avait beaucoup, certes, mais… autant ! La bibliothécaire s’amusa ensuite à effectuer quelques savants calculs. À raison d’un emprunt par semaine les quatre premières années, puis d’environ un par mois depuis, si elle se projetait jusqu’à… disons…. jusqu’à l’âge estimé du départ en retraite du plus assidu de ses lecteurs, il lui en resterait encore environ cinq cent à consulter, sans compter les éventuelles nouvelles acquisitions ! Elle poussa plus avant son raisonnement mathématique et multiplia par deux le nombre des emprunts annuels potentiels de l’année présumée de fin d’activité professionnelle jusqu’au décès de l’homme, soit approximativement pendant vingt-cinq ans supplémentaires… L’homme parviendrait peut-être ainsi au bout des rayonnages… C’était improbable mais demeurait possible s’il conservait ce rythme de lecture tout au long des années suivantes. Cette constatation la laissa perplexe. Quand bien même, quelle était donc la raison secrète qui poussait cet homme à l’apparence froide et tranquille à lire et lire et lire ces ouvrages, l’un après l’autre ?

 

 

 

La bibliothécaire le reconnut aussitôt. C’était le vieil homme qui n’empruntait que des ouvrages d’archéologie…

Toujours et encore. La bibliothécaire qui, d’ailleurs, n’était plus la bibliothécaire en titre des lieux. Presque dix ans aujourd’hui qu’elle avait pris sa retraite. Par nostalgie, elle revenait dans la salle, sa salle, dont elle avait eu la charge pendant quarante ans. Quarante ans… Une carrière entière. Elle en aurait des choses à raconter, elle en aurait des histoires à rapporter, des romans à écrire… sauf un peut-être. Parce qu’il lui manquait une composante importante de l’intrigue. À présent, c’était elle qui s’asseyait confortablement dans l’un des fauteuils moelleux mis à la disposition des lecteurs et se plongeait dans la lecture d’une revue, jetant un coup d’œil parfois agacé à un individu qui aurait troublé la quiétude du lieu avec un babillage futile. Et c’était le samedi qu’elle venait. Uniquement le samedi. Pour lui.

 

Le vieil homme était apparu dans l’encoignure de la porte. Il marchait difficilement. Plusieurs minutes lui étaient à présent nécessaires pour rejoindre le fond de la bibliothèque où se trouvaient les étagères de la classe 72. L’ancienne bibliothécaire releva la tête des pages colorées qu’elle tenait négligemment devant elle et ajusta sa paire de lunettes pour mieux observer, par-dessus sa monture d’écaille, l’un des plus anciens inscrit dans le fichier des adhérents actifs. Les lèvres pincées, elle soupira. Elle avait vu les marques du temps buriner peu à peu le visage de son énigmatique habitué des lieux, elle avait vu ses cheveux blanchir, elle avait vu son dos se voûter au fil des années et sa démarche devenir de plus en plus chancelante et hésitante… . Il arborait désormais un air triste, comme rongé par un mal intérieur. Elle n’était pas mieux, elle en était consciente… Un peu plus alerte certainement… Quoique. Le vieil homme lui renvoyait l’image de ce qu’elle était également devenue, une femme âgée qui avait traversé les décennies sans presque s’en rendre compte. Perdue dans ses pensées, elle sursauta quand elle se rendit compte que le vieil homme se tenait debout à ses côtés.

 

— Bonjour, lui dit-il. Excusez-moi de vous déranger pendant votre lecture… Vous permettez ?

 

L’ancienne bibliothécaire opina de la tête, toujours aussi incapable de de prononcer le moindre mot.

 

— Je vous observe depuis bien longtemps, madame. Et votre façon de me regarder sans en avoir l’air m’a souvent amusé…

 

Elle baissa la tête, gênée. Elle avait tellement été vigilante, pourtant, à ce qu’il ne le remarque pas… De toute évidence, pas suffisamment.

 

— Je comprends vos interrogations, madame, reprit-il. Vous êtes aussi persévérante que moi finalement… Voudriez-vous que nous en parlions lors de ma prochaine visite ? Samedi en quinze, cela vous conviendrait-il ?

 

Pour la première fois, l’ancienne bibliothécaire osa le regarder vraiment dans les yeux. Elle esquissa un furtif sourire et acquiesça en silence. Le vieil homme la salua d’un geste de la main avant de prendre laborieusement le chemin de la sortie. Surprise par ce revirement soudain de situation, elle avait du mal à réaliser ce qui lui arrivait. Elle allait savoir ! La clé du mystère allait enfin lui être dévoilée ! Son obsession reprit le dessus les jours suivants, monopolisant la moindre de ses pensées. Elle ressortit ses notes qu’elle étala sur la table de son séjour. La réponse était là, la réponse était forcément là. Elle en aurait bientôt la confirmation.

 

Le samedi convenu, elle était à la bibliothèque bien avant l’heure habituelle. Elle s’installa dans son coin et tenta de tromper son impatience comme elle le pouvait. Mal. Onze heures. Onze heures quinze. Onze heures trente. Puis quarante-cinq. Midi. L’homme ne se présenta pas au rendez-vous qu’il avait lui-même fixé. Le samedi suivant non plus. Froissée par ce manque de respect, de tact ou de politesse, elle ne savait plus quel terme employer finalement, l’ancienne bibliothécaire revint méthodiquement tous les samedis. En vain. Elle attendit néanmoins deux mois avant de poser la seule question qu’elle estimait personnelle à celle qui lui avait succédée derrière le comptoir de la bibliothèque.

 

— Pourriez-vous me dire si le vieux monsieur qui n’emprunte que des ouvrages d’archéologie vient un autre jour de la semaine maintenant ? chuchota-t-elle fébrilement.

 

La réponse fut lapidaire.

 

— Je suis désolée, madame, il est décédé. Il ne viendra plus.

249 — [NMN2017] Nouvelle n°9 – Mariage arrangé

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Cette semaine, une nouvelle une phrase donnée par Joëlle. Merci à elle.

Après deux semaines de SF pas forcément super joyeuse, je voulais écrire quelque chose de plus léger. J’attends vos avis 🙂
Bonne Lecture !


— C’est le début d’une longue histoire d’amour.
— Quoi ? s’écria la princesse. C’est tout ? C’est comme ça que ça termine ou que ça commence, plutôt ?
— Oui, c’est comme ça que ça commence. Depuis, toujours. Les alliances font les mariages…
Le roi Emeric se gratta la barbe en jetant un regard de détresse à la reine Ginette, qui, comme le préconisait le protocole, restait silencieuse. Emeric savait que sa fille avait un caractère bien trempé (le même que celui de sa mère et de sa grand-mère) et il s’était bien douté que ça ne serait pas simple. Pourtant le prince Clovis avait tout ce qu’il fallait pour plaire. C’était un bel homme, intelligent et courtois, issu d’une famille couronnée amie, riche et puissante. Son courage n’était plus à démontrer sur les champs de batailles. Il était promis à un bel avenir de roi de son pays et si le mariage était conclu, comme il était prévu, son royaume doublerait. Bref, c’était le gendre parfait. Christina avait tout pour être heureuse de cette alliance avec un tel parti. Mais comme chaque fois que l’on abordait le sujet, elle montrait son caractère. Cette fois-ci était cependant mal choisie. Si elle se moquait complétement de l’image qu’elle donnait d’elle-même ou de l’idée de l’éducation qu’elle avait reçue de ses parents, la princesse mettait le roi dans une position des plus gênantes.
Emeric se racla la gorge. Le prince et son témoin regardaient en tous sens, faisant mine de ne se rendre compte de rien. Que pouvait faire Clovis ? Si la belle ne voulait pas de lui, il n’allait pas la forcer à le prendre pour époux. Elle était un bon parti, belle comme le jour, avec des parents puissants et couronnés dont il récupèrerait la charge le temps venu, mais il ne l’avait jamais rencontrée jusqu’à présent et elle n’avait pas l’air facile à vivre. Pourquoi s’embêter avec une femme à si mauvais caractère alors que tant d’autres existaient dans le monde ; dont certaines n’attendant qu’un courageux prince pour les délivrer de périls incertains.
— Sire, je vais prendre congé. Je vois bien que votre fille n’est pas encline à me rencontrer et encore moins à faire ma connaissance. Ce n’est pas un souci. Je peux tout à fait comprendre qu’elle ne veuille être mariée contre son gré.
— Oui, hum… C’est sûr qu’elle a son caractère, mais…
Le roi ne savait pas comment rattraper l’affaire. Il s’inquiétait des conséquences de la désinvolture de sa fille. Les annulations de mariage se transformaient facilement en raisons de guerroyer.
— Cher prince, restez dormir cette nuit au château. Peut-être que le repas de ce soir permettra de détendre un peu l’atmosphère et ma chère fille. Sans compter que vous ne pouvez décemment pas repartir à en plein milieu d’après-midi.
— Et pourquoi pas ?
— Christina, ma chérie, je te prierais de ne pas être insolente en plus de tout cela.
Le prince Clovis avait chevauché de longs jours pour arriver au château du Roi Emeric et rencontrer sa promise. Il était fatigué de dormir à la belle étoile ou dans des gîtes de piètre qualité. Un bon repas et une nuit réparatrice seraient les bienvenus. Un bon bain aussi. Il accepta l’invitation.
— Parfait ! s’écria la princesse, en appuyant autant qu’elle put son ton ironique.
Elle quitta la pièce sans plus s’embêter du protocole. Sa mère, qui n’avait rien dit jusqu’ici, fronça les sourcils et suivit sa princesse de fille, laissant le roi, le prince éconduit et son témoin seuls.
Après un silence aussi court que gênant, Emeric tira un cordon actionnant la sonnette. Un valet apparut dans l’instant de derrière une tenture ; celle représentant le roi, jeune, terrassant un dragon à cinq têtes sur une montagne de feu. C’était une histoire qui avait fait la renommée d’Emeric.
— Apportez-nous un tonnelet de cervoise et des chopes. Et dressez-moi une table, que mes sires puissent poser leur séant pour prendre le repos qu’ils ont mérité.
Le valet fit une courbette des plus altières et disparut. Presque aussitôt, deux de ses compères arrivèrent avec planches, tréteaux et bancs. Le tonnelet et les chopes ne mirent guère plus de temps à remonter des cuisines.
Une fois les fesses posées, les godets remplis et trinqués, chacun but en essayant de trouver un sujet de discussion le plus lointain de la raison originelle de visite. Ce fut finalement le prince Clovis qui prit la parole le premier. Sa chope toujours en main, il s’essuya la bouche du revers de la main, étouffant un rot bruyant, et pointa du doigt la tenture.
— C’est bien vous sur cette tapisserie ? La bataille du dragon de Vandrencheit ? J’adorais cette histoire quand j’étais enfant.
Emeric ne sut pas si c’était la vérité, mais il rougit sous la flatterie. Se retournant pour regarder la tenture :
— Oui, c’est bien ça. Une sacrée histoire.
Emeric but une nouvelle gorgée et prit une grande inspiration. Sans même avoir besoin de réfléchir, il narra comment seul avec son destrier, il était parti à la rescousse de la reine Ginette, alors seulement princesse, prisonnière du dragon à cinq têtes sur les terres du Vandrencheit. La montagne était protégée par un feu magique qui jamais ne s’éteignait. Seul le cœur pur d’un fils de roi pouvait les fendre pour se frayer un passage et atteindre la tanière du monstre. Emeric avait entendu parler de cette princesse enlevée par le dragon et il ne voulait que la sauver. Ses intentions étaient pures et chastes. Il ne l’avait jamais vue et ne pouvait donc nourrir aucun sentiment envers cette jeune femme. Seule l’idée de l’empêcher de se faire dévorer par le dragon, voire pire, l’avait poussé à enfiler son armure et à partir vers la montagne de feu.
Il avait attendu la fin de la nuit pour lancer son assaut, espérant que la bête serait profondément endormie. Malheureusement, le prince Emeric n’avait pas bien réfléchi. Sur un dragon à cinq têtes, aucune des têtes ne dort en même temps, permettant à l’animal du diable de rester aux aguets. Dès qu’il fut dans l’antre du monstre, Emeric sentit le souffle chaud tenter de le faire rôtir. Dans son armure, il se voyait déjà finir comme un pâté en croute bien grillé, mais à force de ruse et de patience, le preux chevalier parvint à terrasser le dragon et à sauver princesse Ginette. Celle-ci tomba immédiatement sous le charme de son sauveur.
— Je demandais chaque soir à ce qu’on me la raconte, affirma Clovis la joue posée dans sa main, les yeux perdus dans les détails de la tenture.
— Moi aussi, ajouta son acolyte.
Forcément flatté, le roi Emeric prit plaisir à remplir lui-même leurs chopes.
— C’est sûr que c’est une histoire impressionnante qui n’arrive pas à tout le monde, mais ne perdez pas espoir, prince Clovis, je suis sûr que vous aussi vous réaliserez de grandes choses. Même si ce n’est pas en sauvant ma fille.

Pendant ce temps, Christina marchait dans le jardin, suivie de près par sa mère qui l’écoutait se plaindre.
— L’avez-vous vu ? Il sent le crottin.
— Il a chevauché longtemps pour venir et nous ne lui avons pas laissé le temps de se rendre présentable. Je suis sûr que c’est un garçon charmant.
— Et puis je préfère son ami, il est plus mignon.
— Ce n’est pas comme ça que cela fonctionne, Christina. Vous le savez bien.
— Oui, je le sais. Mais n’y a-t-il pas de possibilité de me marier avec quelqu’un que j’aime vraiment ? Pourquoi faut-il que tout ne soit qu’alliances ? À quoi sert-il d’être une princesse si je n’ai mon mot à dire sur rien ?
La reine s’arrêta sur un banc à l’ombre de glycines. Le soleil était trop fort pour sa peau fragile. Elle fit signe à sa fille de venir la rejoindre. Christina hésita un instant, toujours bouillonnante de colère puis s’exécuta.
— Tu as déjà quelqu’un en vue ? demanda la reine.
Christina minauda, hésita, roula des yeux.
— Tu peux me le dire, je ne me mettrai pas en colère.
— Si j’avais le choix, je voudrais me marier avec Albert, le duc des Grändles. Il m’aime, il me l’a déjà avoué. Et je l’aime également.
Ginette sourit en se rappelant le beau visage de cet Albert. Elle s’était doutée de quelque chose, surtout les dernières semaines où le Duc avait trouvé toutes les raisons imaginables pour venir présenter ses respects à la famille royale.
— Oui, je peux comprendre. Mais as-tu pensé qu’il faudrait un moyen de casser l’alliance sans causer des troubles. Ton père ne va pas être facile à convaincre, lui qui n’aime pas s’imposer en diplomatie…
— J’espérais que vous pourriez faire quelque-chose, mère…
Christina semblait désespérée. Ginette savait que sa fille en rajoutait un peu, mais elle pouvait comprendre son état d’esprit. Elle réfléchit un court instant.
— Il se fait tard, ma fille. Rentrons.

Ginette retrouva le roi son époux et les deux invités déjà bien attaqués par la cervoise.
— Très cher époux, je pense qu’il vaudrait mieux laisser ces sires se reposer et se rendre présentables pour le repas de ce soir. Vous aurez largement l’occasion de raconter vos autres batailles alors.
Emeric, l’œil brillant, entendit bien le ton de son épouse. Il se redressa en tentant de reprendre de la contenance et sonna. Un valet escorta les invités jusqu’à leurs appartements d’une nuit.

Lors du banquet, les convives mangèrent et burent accompagnés par la narration héroïque des aventures du roi Emeric. La princesse Christina ne se montra pas. Sûrement faisait-elle la tête. Seule sa mère semblait s’en inquiéter.
— Mais non, ma chère. Sûrement que notre fille fait encore sa mauvaise tête. Elle viendra quand la faim se fera sentir, lui assura Emeric, un pied sur la table, entre les écuelles, l’autre pied sur l’accoudoir de son trône, le bras tendu vers le ciel, dans une pose approchant celle de la tenture.
Il reprit son récit sans plus se soucier des inquiétudes de son épouse.
Les émotions et la fatigue n’aidant pas, l’alcool montait à la tête des convives ; le prince Clovis et de son témoin les premiers atteints. Contrairement à eux, Albert, le duc des Grändles, restait tout à fait sobre. Il n’avait point pour habitude de boire plus que de raison et n’avait goûté le vin que du bout des lèvres.
La reine avait à peine mangé. Préoccupée par l’absence de sa fille. Elle se fit éconduire une nouvelle fois par son mari et dut finalement demander au duc s’il ne voulait pas aller s’enquérir de l’état de la princesse. Albert ne se doutait pas que la Reine connût la vérité. Il rougit sous l’invitation. Aller retrouver son aimée alors que le promis était en train de s’amuser avec le roi, voilà qui était aussi dangereux pour sa vie qu’excitant. Il ne se fit pas prier deux fois mais se força à marcher lentement pour ne pas paraître suspect.
S’il était parti sans précipitation, il revint cependant en courant, l’air affolé.
— La princesse a été enlevée par un Troll des cavernes. Je ne sais pas comment il est entré, mais je l’ai vu repartir avec sous son bras.
Le roi se redressa avec un chaloupé digne des plus grands marins.
— Quoi ? Un troll dans mon château ?
Il tenta de tirer son épée, mais avait oublié qu’il ne l’avait plus sur lui. Cela faisait longtemps qu’elle avait été remisée au fond d’une armoire.
— Diantre ! Où est mon dard ? Apportez-moi mon fidèle dard que je pourfende ce monstre qui ose s’introduire chez moi et toucher à ma fille.
Ce fut au tour de Clovis de se dresser. Droit comme un pilier du Destin. Ses yeux mi-clos et ses pommettes rougeaudes montraient qu’il était lui aussi très aviné. Sa façon d’articuler ne fit que confirmer :
— Sire ! C’est ma promise. C’est à moi d’aller la sauver ! Comme vous l’avez fait avec tant de courage en vos jeunes années pour dame la reine Ginette !
Le roi rit fortement, heureux de ce futur gendre flatteur (voire un peu flagorneur, mais ça lui plaisait quand même) qui était prêt à prendre les armes pour l’honneur de sa promise. Il lui tapota l’épaule en signe d’approbation. Seulement, l’alcool aidant, ce fut une grande claque qu’il donna au prince qui, toujours à cause de l’alcool, perdit l’équilibre et s’étala par terre, sous les rires gras de l’assistance toute aussi avinée.
Le duc Albert jeta un regard de désespoir à la reine. Elle lui sourit :
— Je crois que vous êtes le seul digne d’accomplir cette tâche, sire.
Le jeune homme, se redressa comme si les dieux eux-mêmes lui avait confié la mission de sauver son amour. Il savait qu’en sauvant la princesse, il deviendrait de fait le seul apte à se marier avec et couperait l’herbe sous le pied du prince Clovis, sans risquer le déshonneur sur le royaume d’Emeric.
La reine l’accompagna jusqu’à l’entrée du château.
— J’ai toute confiance en vous, cher duc.
— Ma reine, je vous promets sur mon honneur que je ramènerai votre fille saine et sauve.
— Je n’en doute pas. Et avant de partir, une dernière recommandation, Albert. Veillez à ne pas trop violenter ce troll. Je lui ai promis.
Albert resta bloqué un instant face à la reine. Elle répondit par un clin d’œil complice et posa sa main sur son bras.
— À votre retour, je vous parlerai de l’homme avec qui je devais me marier avant d’être enlevée par ce dragon à cinq têtes.


Par ici pour le texte de Miki.


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248 — [NMN2017] Les Féminazies

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Cette semaine, une nouvelle phrase donnée par Sheldon Lymchat. Cette nouvelle est plus longue que les autres puisqu’elle s’approche des 4000 mots. C’est toujours de la SF, mais de la post-apocalyptique cette fois. J’accepte les insultes et les menaces en commentaires 😉

Un très très gros merci à [quelqu’un qui a préféré rester anonyme] pour sa relecture minutieuse alors qu’elle avait une kick-off de NaNoWriMo à gérer sur les zInternets (oui, cette phrase est complètement crypto-marxiste).


« T’as déjà essayé le truc du bout de viande dans le verre de Coca ? Ben, c’est meilleur avec une rondelle de citron. J’espère qu’on trouvera un endroit où on peut faire pousser des citrons. »
Je regarde Kev avec des yeux ronds. Je ne sais pas d’où lui vient cette idée de parler de ça.
Sous la chaleur du soleil dans ce ciel bleu limpide, nous sommes assis sur le capot d’une vieille bagnole. D’après la peinture, elle était bleu métallisé, mais il ne reste plus grand-chose de cette couleur d’origine à part quelques traces par-ci par-là. Il ne reste plus grand-chose de la voiture non plus, en fait, à part la carcasse. Le pare-brise a disparu. Vu l’absence de brisures dans l’habitacle, il a dû être volé il y a longtemps. La poussière a presque entièrement recouvert la moquette de sol. Les pneus sont encore sur place ; ils sont crevés. La trappe du réservoir a été éventrée. Moi, je pense qu’il y a eu une embuscade. Il devait y avoir une herse un peu plus loin, les gens dans la bagnole ont été forcés de s’arrêter, au moins pour changer les roues, s’ils voyageaient avec du stock — ce qui n’est pas sûr du tout. C’est là qu’elles ont attaqué. À l’origine, l’embuscade devait être en place pour récupérer le carburant, mais comme il n’y a aucune trace de cadavre, je pense qu’il n’y avait que des hommes dans la voiture. Des femmes auraient été tuées et laissées sur place. Les tribus n’ont pas besoin d’autres femmes ; c’est déjà difficile de trouver de la nourriture saine pour les membres. Les hommes, eux, servent de monnaie d’échange. Ils sont vendus, échangés, bradés, entre les tribus survivantes pour réussir à faire perdurer la race humaine.
Kev et moi, c’est comme ça qu’on s’est rencontrés, prisonniers dans un camp de ces féminazies. Il paraît qu’à l’origine, c’était une insulte, m’a dit Kev. Maintenant, c’est le nom qu’elles se donnent elles-mêmes pour montrer qui sont les chefs. Et nous, les hommes, sommes les esclaves. Juste retour des choses pour certains, hérésie pour d’autres. Toujours est-il que les hommes n’ont plus leur mot à dire à présent. À part comme donneur de gamètes, nous valons moins qu’un chien ou qu’un chat.
Je ne sais toujours pas comment on a réussi à s’en échapper. Je sais qu’on ne leur manquera pas. Ma tribu avait au moins trente-cinq types de tous âges et de toutes ethnies. Ce n’est pas un vieux quinquagénaire bedonnant et un handicapé avec une prothèse en fin de vie qui ont dû leur manquer.
Ça doit faire deux mois, maintenant, que nous avançons un peu plus chaque jour dans ce grand désert qu’est devenue la planète. Nous cherchons un coin agréable et moins hostile aux mecs, un coin de tropique, comme m’en parle Kev. Lui a encore connu le monde avant les grands bouleversements du changement climatique. Il me parle de temps de ce monde qui semblait si agréable, où la bouffe était tellement abondante qu’on se permettait d’en jeter la moitié sans faire gaffe, où on pouvait parcourir des centaines de kilomètres en voiture voire des milliers en avion en une seule journée. Nous, on est condamnés à manger des racines, à boire de l’eau contaminée par les métaux lourds et à marcher pour avancer.
Assis sur le capot de cette bagnole, Kev a le regard dans le vide. Quand il est comme ça, il n’est plus bon à rien. Il se rappelle l’ancien temps, il divague, il y est à nouveau. Impossible de le ramener à la réalité. Il faut qu’il y revienne par lui-même.
« Tu sais, Kev, je lui dis, du coca, j’en ai bu que du périmé, et des citrons, j’en ai vu qu’en photo… Et la viande… Il faudrait d’abord qu’on en trouve, de la viande.
Kev hausse les épaules.
— Tu sais que c’est une des rares mixtures qui permet d’enlever les toxines de la viande, le Coca ? N’empêche que c’est meilleur avec du citron, le coca, de toute façon. »
Je bascule en arrière et m’allonge sur le capot, les bras derrière la nuque. Il fait chaud. D’après Kev, il fait bien plus chaud qu’avant. Moi j’en sais rien. À 15 ans, j’ai connu que ce monde pourri. Et j’ai même pas eu la chance de naître entier. Avec toutes les saloperies de produits utilisés par les agriculteurs de l’époque, tout est contaminé. Ma mère a dû boire de l’eau pleine de produits dont je n’ai aucune idée — il n’y a que de ça partout dans tous les cas —, toujours est-il que je suis né avec une patte en moins. Ça aurait pu être pire. Il paraît que mon petit frère est né complètement difforme. Il a même pas vécu d’après ce que m’a dit mon père. Je dis mon père, mais je sais que c’était pas vraiment mon père. Dans les tribus féminazies, il n’y a pas de mères. Celles qui accouchent sont gardées à l’écart de leurs enfants pour éviter de tisser des liens. Ça pourrait compromettre l’ordre établi d’avoir des sentiments pour son enfant. Les filles sont élevées par un collège de femmes nullipares pour éviter aux femmes mères de rechercher un lien avec leur fille. Les bébés mâles sont envoyés dans les cages des hommes. S’ils survivent à leurs trois ans, ils sont échangés avec des tribus — plus ou moins — amies pour servir de reproducteurs une fois qu’ils en auraient la capacité. Moi, avec mon infirmité, je n’ai pas été vendu tout de suite. Les femmes de la tribu préféraient attendre de voir comment j’évoluerais, parce que même un infirme, ça peut servir (au moins pour tendre des embuscades aux tribus ennemies).
Mon père, Mike, il était noir. Moi qui avais la peau blanche rosée même sous ce soleil, j’ai vite compris que c’était pas vraiment mon père, mais il était le seul à s’occuper de moi, alors je l’ai appelé papa tant que j’ai pu. C’est lui qui m’a fabriqué mes premières prothèses, qui m’a appris à marcher, à parler, à lire, à tout, en fait. Il a été vendu un jour quand j’avais six ans. C’est arrivé comme un claquement de doigts. Je n’ai rien vu venir. Je n’ai même pas eu le temps de lui dire au revoir, de le serrer une dernière fois dans mes bras, ni de lui dire que…
Qu’est-ce qu’il me manque.

Je me redresse et essuie les larmes naissantes dans mes yeux. Kev le voit. Il semble être de retour sur terre.
« Il vaudrait mieux y aller », me dit-il simplement.
J’acquiesce et me laisse glisser par terre.
On ne sait pas où on va, mais on y va quand même. Il paraît qu’au nord ce sera plus frais et qu’il y aura plus de végétation. Je n’y crois pas. J’aimerais, vraiment, mais si c’était réel, pourquoi toutes les féminazies seraient encore ici dans ce désert ? C’est complètement illogique.
Nous avons à peine quitté la vieille guimbarde qu’un moteur se fait entendre au loin. Merde. Au milieu de nulle part, il n’y a rien pour nous cacher hormis les petites dunes de chaque côté de cette route. Kev accélère le pas en m’attrapant le bras. Il sait que je ne peux pas courir avec ma patte, mais en me tirant un peu, il peut m’aider à aller plus vite. Avant, j’arrivais à marcher normalement et même à courir avec cette prothèse que je me suis construite moi-même. Mais l’absence de pièces de rechange et le manque de matériel ne m’ont pas permis de la garder en état bien longtemps, surtout avec toute cette poussière. Maintenant, c’est une jambe de métal, toute raide et dont la seule utilité se résume à m’empêcher de tomber quand je reste debout sans bouger. Je suis amer parce qu’avec tout ce que j’ai réussi à apprendre avec Mike, Kev ou d’autres, je pourrais la remettre en état mais dans ce monde désertique, il n’y a rien. Ou si peu. Et tout est aux mains de ces folles.
Quand on pense que les chiens sont mieux traités que nous. Il paraît qu’avant les hommes étaient considérés comme le sexe fort, et les femmes, le sexe faible, qu’elles vivaient oppressées et avaient moins de droits que nous. Je ne sais pas qui a donné le qualificatif de « faible » pour les femmes, parce que toutes celles que j’ai connues étaient féroces et prêtes à tuer pour un oui pour un non. Et pour cette histoire d’oppression, elles ont bien repris le dessus et rattrapent le temps perdu. Mais moi j’ai l’impression de payer pour des crimes dont je ne suis pas responsable.
À peine avons-nous passé le sommet de la dune toute proche que Kev me lâche. Je me laisse tomber au sol en même temps que lui. Un serpent fuit dans son trou. Un venimeux, mais qui aurait été délicieux. Dommage que j’ai pas eu le réflexe de l’attraper. Étrangement, les reptiles sont moins chargés en trucs toxiques.
Le bruit de moteur qui se fait plus fort. C’est un diesel, un vieux qui claque fort et lentement. Ce doit être un camion. Modifié pour fonctionner à l’alcool. C’est assez simple à fabriquer, même avec peu de moyens. Il n’est plus très loin. Kev attrape le fusil qu’il a dans le dos et vérifie qu’il est bien chargé, prêt à être utilisé. Il n’a jamais eu l’occasion de s’en servir sur des êtres humains. On l’a récupéré il y a deux semaines, je crois, sur un cadavre dans une vieille cabane à côté de ce qui avait dû être un lac. À l’époque, le coin avait dû être sacrément arboré quand on voyait le nombre de troncs secs encore debout. Le lac n’était plus qu’une petite mare rouille. Des algues toxiques y avaient proliféré jusqu’à transformer l’eau en une boue gélatineuse. Aurait été bien fou celui qui aurait osé ne serait qu’y plonger un doigt. Bref, quand Kev a trouvé le fusil, il l’a testé sur la cabane. Moi, je n’étais pas très chaud, j’avais trop peur que ce truc lui pète à la gueule. Finalement, c’est la cabane qui s’est écroulée. Comme il ne s’était jamais servi de ce genre de choses, Kev a aussi volé pour atterrir à trois pas de là. Il a eu mal à l’épaule quelques jours, mais il a gardé l’arme. Dans ce monde, c’est plutôt une bonne idée que d’avoir de quoi se défendre et là, tout de suite, l’idée me semble vraiment très bonne.
Nos têtes dépassant à peine de la dune, nous voyons le camion apparaître. C’est un camion vert moche. Un truc qui appartenait à l’armée, avant. Je retiens mon souffle au moment où il va nous passer devant. Pourtant, il ralentit. Que fait-il ?
« Parfait », lâche Kev.
Il perd la tête ! Ce n’est pas parfait. Il y a trois personnes à bord de la cabine ; peut-être d’autres à l’arrière, je ne sais. Ce sont des femmes, évidemment. Elles aussi sont armées, elles ne sortent jamais sans un pistolet, au moins. Pourquoi s’arrêtent-elles ?
Le camion soulève un nuage de poussière en s’arrêtant complètement. La portière de la passagère s’ouvre. Une femme en débarque. Elle n’est pas très vieille, la vingtaine à peine. Elle s’approche de la carcasse de voiture sur laquelle nous étions à peine quelques instants plus tôt. Évidemment, elles veulent voir s’il est encore possible d’en soutirer quelques pièces. Une deuxième sort à son tour, plus vieille celle-là, presque l’âge de Kev. Du coin de l’œil, je le vois resserrer sa prise sur le fusil. Je ne sais pas s’il veut les attaquer ou s’il redoute — comme moi — le moment où il devrait se servir de son arme.
Les deux femmes discutent. La chaleur porte le son de leur voix jusqu’à nous.
« Alors ?
— On n’en tirera rien. Elle est déjà dépouillée. Peut-être la tôle, mais rien de plus.
La plus jeune soulève le capot mais au lieu du moteur elle trouve un tas de sable. Elle relâche le morceau de métal qui claque en résonnant.
— On perdrait plus de temps qu’autre chose, reprend-elle.
— Ok, alors repartons », dit l’autre, mais au moment de repartir vers le camion, elle s’immobilise.
Elle s’accroupit et scrute le capot tout juste refermé. Elle bouge la tête de gauche à droite, plissant les yeux pour mieux scruter. Je regarde, moi aussi, où elle regarde, mais je ne vois rien. La femme se relève et scrute les alentours. J’ai dû sentir le mouvement. Je fais signe à Kev à temps pour nous planquer sans être vus. Elle a dû voir les traces de notre passage sur le capot. Elles sont encore fraîches. La femme l’a bien vu et elle sait que nous ne sommes pas loin. Si c’est une traqueuse, nous sommes faits. C’est le genre de femme à remonter une piste pendant des semaines pour trouver un mâle et le ramener. Plus ils sont difficiles à attraper, meilleurs reproducteurs ils sont, d’après elles. Dans ma tribu, il y avait deux traqueuses absolument démentes pour ça. Leurs victimes m’avaient raconté des histoires incroyables à ce sujet, la façon dont ils avaient passé plusieurs jours à se cacher, à fuir, à tout faire pour brouiller les pistes et pourtant, elles avaient réussi à les attraper.
Ma seule consolation, c’est que si c’est une traqueuse, il y a peu de risque qu’elle nous tue. Nous représentons encore un peu de monnaie d’échange pour elles. Enfin, si Kev n’en tue pas une avant. Là, c’est sûr qu’elles se défendront et qu’elles nous troueront la peau. Voire pire. J’ai déjà entendu des histoires où les traqueuses blessaient des types juste pour le plaisir de les savoir en train d’agoniser sous le soleil pendant des heures. Si c’est vrai — et je n’en doute pas —, les mecs ont dû se faire bouffer par les animaux sauvages avant même d’être complètement morts. Je frissonne à cette idée. Déjà qu’avec ma prothèse, je suis une proie facile, alors avec de la chevrotine dans ma seule jambe, je ne ferai pas long feu.
Kev et moi nous laissons glisser au bas de la petite dune. Il tient son fusil en joue, prêt à tirer sur la première qui montrera son visage.
Le temps ralentit en même temps que le soleil nous mord un peu plus la peau. Les minutes s’égrènent lentement. Personne ne vient.
Le moteur démarre soudainement. Je soupire et Kev aussi. Ce n’est pas passé loin, mais il semblerait qu’on soit tiré d’affaire. Nous entendons le camion s’éloigner. Je me rassois en souriant bêtement. Kev rampe vers le haut de la dune, toujours prêt à faire feu. Il se méfie de quelque chose, on dirait. Il arrive à peine en haut que je vois un pied lui décocher un coup dans la figure. Kev roule vers moi, à moitié assommé, mais il tient bien son fusil. La traqueuse me scrute et, voyant que je suis une proie facile, saute dans le sol poussiéreux pour glisser vers Kev, prête à lui tomber dessus dès qu’il aura fini sa descente. S’en suit entre les deux un combat que je n’arrive pas à décrypter. Ils roulent l’un sur l’autre, dans un sens, dans l’autre, soulevant toujours plus de poussière. D’abord, Kev a essayé de pointer son fusil sur la traqueuse, mais elle a réussi à le désarmer. Elle n’a pas dégainé le pistolet qu’elle a à la cuisse. Elle nous veut vivants. C’est clair, maintenant. Kev prend le dessus. La femme est peut-être plus entraînée, mais elle est bien plus petite et légère que mon compagnon. Je la vois perdre du terrain.
Kev est sur elle, littéralement assis. Elle bat des jambes dans son dos, mais rien n’y fait. Kev est une masse. Il lui a attrapé les poignets et pèse de tout son poids sur elle. Elle ne peut plus bouger. Elle capitule dans un soupir et une moue de dégoût.
« Qu’est-ce que t’attends ? lui demande-t-elle. Te rêves que de ça, je parie. Prendre en main les choses, pour une fois ! »
Kev la renifle comme un chien qui jauge sa proie, pour être certain de pouvoir la croquer sans danger. Il passe un des poignets de la femme sous son genou, pour se libérer une main et la poser sur la jambe de la femme. Il la fait glisser et de haut en bas. L’autre est visiblement dégoûtée. Kev s’arrête finalement sur l’holster de cuisse et récupère le pistolet. Il regarde l’arme un court instant et la pointe sur la traqueuse.
« Je pourrais te tuer ici, facilement. Je pourrais même te trouer chacun de tes membres pour ensuite te baiser bien fort sans que tu puisses rien y faire. Après tout, d’après vous, on est bons qu’à ça, nous les gars, filer un peu de sperme pour que vous mettre en cloque, non ?
— Je te tuerai ! crache-t-elle.
Kev lui colle le canon sur le front au point que je le vois s’enfoncer dans la peau.
— Non, je ne crois pas. Avec des trous dans les os, tu te videras juste de ton sang et, ta tronche dans la poussière, je t’éclaterai le cul, parce que je voudrais pas te faire le plaisir de t’engrosser ! »
La traqueuse reste bouche bée face à ces menaces. Moi aussi j’ai peur. Je n’ai pas envie de voir ça. Je suis l’esclave des femmes depuis que je suis né, mais je n’ai pas envie de les tuer ou de leur faire subir des tortures dignes d’elles. Certains hommes que j’ai rencontrés me parlaient de syndrome de Stockholm, me disaient que je ne voulais pas leur faire du mal parce que j’avais l’impression qu’elles m’aimaient bien ou des inepties comme ça, mais je sais de quoi elles sont capables. Je sais qu’elles pourraient me tuer sans aucune once de remords. Je ne veux simplement pas être comme elles. Comment pourrais-je vouloir la paix entre tous, si je suis le premier à tuer les femmes comme elles nous tuent, nous ? Je veux juste la paix, qu’on me laisse vivre tranquille, dans un endroit où je pourrai manger et boire sans avoir peur d’être empoisonné ; dans un endroit où les gens ne me considéreront pas comme une marchandise à peine bonne à être échangée, dans un endroit où les choses seraient simples.
« Kev arrête ! Tu n’es pas marrant, là. Attache-la et laisse-la ici. Ses équipières ne vont pas tarder à revenir si elle ne donne pas signe de vie. Il faut qu’on dégage.
— Tu vois, reprend mon compagnon en chuchotant presque. Je pourrais faire ce que je veux de toi, là. Parce que j’ai la force pour le faire et qu’à deux, on a le nombre pour nous, mais tu as de la chance. Je n’ai pas envie de toi, je n’ai pas envie d’être comme toi, à tuer les gens juste à cause de leur sexe… Attrape-le fusil, me lance-t-il, et tiens-la en joue. Même si j’ai son flingue, je veux pas qu’elle me fasse un sale coup dans le dos. »
Je m’exécute et pointe l’arme vers Kev et la traqueuse. J’espère sincèrement ne pas avoir à m’en servir, parce que je n’ai jamais tiré et là, ils sont tellement l’un sur l’autre que je risque de les tuer tous les deux, ou de les rater complètement. Mais à cette distance, ce serait vraiment pas de chance.
« Souviens-toi qu’on aurait pu te tuer ici, au milieu de nulle part ou faire bien pire. Souviens-toi bien que tu dois ta vie à des hommes ! »
Dans un geste incroyablement rapide pour un type de sa corpulence, Kev se remet sur les genoux et d’un mouvement de poignet expert, il parvient à retourner la traqueuse sur le ventre. Il a l’air de lui faire mal, mais elle serre les dents plutôt que de le montrer. Il se relève et elle suit le mouvement, contrainte.
« Si je vous retrouve, je vous tue tous les deux. Je vous tuerai moi-même, crie-t-elle.
— Alors je ferais mieux de t’achever ici. C’est ce que tu veux vraiment ? Mourir au milieu de la poussière ?
— Si ce n’est pas ici, ce sera ailleurs. Nous ne sommes que des survivantes de toute façon !
— Alors espère plutôt ne pas nous recroiser ! » lance Kev en poussant la traqueuse avec force.
Elle avance, surprise et déséquilibrée, et finit par tomber par terre, soulevant un nouveau nuage de poussière. Kev recule dans ma direction, tout en gardant le pistolet pointé vers la traqueuse.
« Maintenant, tu vas nous laisser partir bien tranquillement et tu vas nous oublier. Tu n’auras qu’à dire à tes copines que tu n’as trouvé personne. »
Je recule moi aussi. Nous nous éloignons d’elle. Mais je ne veux pas la quitter des yeux, en tout cas pas avant que Kev ne le fasse. Encore quelques pas en arrière et je le vois se retourner. Je l’imite et m’arrête presque aussitôt. L’autre femme, la jeune, est là en haut de la dune. C’était une feinte dès le départ. Le camion est parti, mais elles étaient restées pour nous chasser. Chacune a dû aller dans une direction. Celle-là a dû entendre sa coéquipière crier et revenir par ici. Maintenant, elle est face à nous et nous tient en joue avec son pistolet. Je crois qu’elle sait que si elle tue l’un de nous, l’autre la dégommera, mais personne n’a envie de ça.
Nous nous regardons comme des chiens de faïence. Le vent — chaud — se lève et emporte avec lui un nuage de poussière. Je plisse les yeux. J’aurais dû me méfier. C’est l’instant où la jeune femme décide de tirer. Surpris par la détonation, je me baisse — bêtement, comme si ça pouvait m’éviter de me faire trouer la peau. Pourtant, je ne sens rien. Je vais bien, je crois. Je regarde Kev. Lui aussi me scrute. Il a l’air d’aller bien aussi. Je jette un œil à la jeune traqueuse. Elle est toujours en position de tir, mais en regardant mieux, je me rends compte qu’elle a visé bien au-dessus de nous. Je me retourne et vois l’autre traqueuse allongée par terre, sur le dos, cette fois. Une tache rouge s’agrandit sur sa poitrine. Dans sa main, un pistolet. Évidemment, elle en avait un second planqué sur elle…
« Tu aurais pu la laisser nous tuer, suggère Kev comme une question.
— J’ai tout vu, dit la jeune traqueuse. Elle aurait dû vous laisser partir. Vous n’étiez clairement pas un danger pour elle. Ça n’aurait pas été juste de la laisser faire. Vous auriez pu la tuer et vous ne l’avez pas fait…
Elle haussa les épaules, comme si son raisonnement coulait de source.
— Tu vas avoir des problèmes avec ta tribu maintenant que tu as tué l’une des tiennes !
— Je l’ai retrouvée morte. Je ne sais pas qui a fait ça. Je n’ai vu personne, et surtout pas vous deux. Partez vers l’est, je ferai en sorte de vous laisser un peu d’avance. Après ça, je ne peux rien vous promettre.
— Merci », répond Kev.
Je le sens sincère comme il l’a rarement été. Moi, je suis tellement abasourdi qu’aucun son ne sort de ma gorge. Elle est trop serrée. Je suis ému. En passant à la hauteur de la traqueuse, je ne peux que lui faire un signe de tête reconnaissant.


Par ici pour le texte de Miki.


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