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Je suis encore là ! J’espère que vous êtes content(e)s 🙂
On en est à un tiers d’année déjà ! Espérons que je tienne encore plus longtemps !

Cette semaine, je suis parti sur une phrase donnée à l’arrache par [K`], parce qu’aucune de celle en stock ne m’inspirait pour le coup :/


C’est l’heure de dîner.

Et comme tous les soirs, je ne sais pas de quoi sera composé mon repas. Il fait nuit depuis très longtemps, déjà. Le froid commence à m’engourdir les doigts, les pieds, les sens. La très faible lumière de la lune ne me permet pas de voir grand-chose. J’aurais dû faire une réserve plus conséquente de racines, mais j’ai été trop optimiste quant à ma capacité à gérer ce stock. Et à gérer ma faim. Avec ce temps, j’ai l’impression de manger beaucoup plus. Comme si le froid me rendait plus vorace.

Je sens que je vais encore devoir jeûner, ce soir, cette nuit. Mon sommeil ne sera pas réparateur et la douleur au fond de mon estomac ne partira pas avant le jour et la possibilité de trouver des baies, de nouvelles racines ou un petit animal.

Tapis au pied d’un tronc, je reste immobile, incapable de retourner, dans cette obscurité, à la grotte qui me servait d’abri la nuit dernière. J’espère encore pouvoir tomber sur un animal à croquer, du genre qui s’aventurerait par ici par mégarde, par hasard, perdu au détour d’une promenade trop longue. Mais je ne rêve pas. Je sais qu’il n’y aura rien à portée de main. Il n’y a jamais rien à portée de main. Ils me sentent. Même dans le noir, ils savent que je suis là. Et ils apprennent vite les dangers liés à ma présence. C’est pourquoi je marche et je bouge aussi souvent.

Pour trouver à manger.

Cela fait si longtemps que je n’ai pas vu des Semblables. Ils sont tous restés loin, là où je les ai laissés. Ils avaient peur de bouger, de partir loin de ce qu’ils avaient toujours connu, malgré la raréfaction de la nourriture et de l’eau. Les arbres ne donnaient plus que de maigres fruits, le gibier ne venait plus s’abreuver au bord du lac, qui avait réduit à la taille d’une flaque saumâtre et nauséabonde.

Moi, j’ai eu le courage de partir chercher de nouveaux horizons, une nouvelle vie : la mienne et celle des autres animaux que je chasse. Mais ce soir, alors que je ne sais pas où je me trouve, que je ne vois rien, que j’ai faim et froid, je regrette d’être parti, si loin, si vite, sans me retourner. Je ne pense pas revoir un jour les miens, sauf peut-être dans le monde des morts, s’il existe. Je ne pourrai jamais leur dire comme ils me manquent malgré la colère qui bouillait en moi quand je suis parti.

La colère de la jeunesse, peut-être. La colère de la faim et de la fin, aussi, inéluctable, pour toute chose ; et, surtout, la colère contre notre — mon — impuissance à lutte contre cette fin.

Rien n’était plus possible là-bas. Mais depuis tant de jours que je marche en suivant mon instinct et le terrain, sans savoir où aller, il semble que moi aussi, j’arrive à la fin de mon périple et à la fin de ma vie.

J’ai faim.

Mais je ne veux pas mourir ici.

J’ai faim de nourriture, mais j’ai aussi faim de vie. J’ai faim de voir encore beaucoup de choses.

Mon voyage m’a fait parcourir des déserts de rocaille, des forêts luxuriantes, des étendues de prairies dont je croyais ne jamais pouvoir atteindre l’autre bout. J’ai vu des merveilles de beauté, des cascades tumultueuses aux superbes arcs-en-ciel, des montagnes enneigées, des mers aux vagues enragées tenter d’abattre des falaises de pierres immuables — et y parvenir.

 

Pourquoi mourrais-je ici, sans avoir pu raconter tout ce que j’ai vu, tout ce que j’ai vécu ?

Comme cette fois, où attaqué par deux fauves gigantesques, j’ai réussi à survivre en ouvrant la panse de l’un pour l’autre se jette dessus, préférant le cadavre de son congénère à une bataille contre moi qui me montrait coriace.

Ou quand je suis tombé d’un rocher lors d’une ascension et que je me suis brisé l’os de la jambe. La douleur était si violente que j’ai dû ramper pendant des lunes et des lunes avant de pouvoir remarcher normalement. Tout ce temps, j’ai mangé des baies, des feuilles et des racines, des fourmis aussi. Je n’ai pu attraper aucun gibier parce que, même s’il passait tout près de moi, immobile comme une plante, je n’arrivais pas à les garder dans mes mains. Heureusement, une fois, j’ai trouvé un drôle d’animal qui grimpait aux arbres et y dormait la tête en bas. Je l’ai vu tomber par terre d’une hauteur folle. Immédiatement, j’ai su qu’il était mort et, cette fois, j’ai pu me remplir l’estomac. Il m’a aussi permis de me refaire des vêtements, les miens s’étant de beaucoup abîmés en me traînant au sol.

La fois où, en pleine montagne, j’ai été pris dans une avalanche parce que j’avais marché sur une plaque de neige trop fraîche. Je n’ai dû mon salut qu’à un arbre planté au milieu contre lequel je suis venu m’écraser. Mon flanc m’a lancé pendant longtemps après. J’avais du mal à respirer, mais j’ai réussi à redescendre sur l’autre versant de cette maudite montagne et à me retrouver par ici, dans ces contrées trop froides pour moi.

 

Il faut que je retourne chez moi. Si je dois mourir quelque part, je veux que ce soit là-bas. Mais je veux pouvoir leur raconter ce que j’ai vu, les pousser à quitter cet endroit qui se meurt pour aller trouver un lieu plus propice à la vie. Je dois retrouver les miens, les derniers, s’il en reste.

Mais d’abord, il faut que je mange quelque chose. Mon estomac m’empêche de me concentrer. Ses douleurs sont trop fortes.

 

 

Je ne sais si c’est la lumière du soleil ou le chant des oiseaux qui me réveille. Ou la faim toujours plus grande.

Au milieu de la forêt, je me relève et tente de m’orienter. Il me faut trouver un point haut pour déterminer la bonne direction. Je ne sais pas si j’y parviendrai, mais je fais plus confiance à mon instinct quand il voit loin qu’au milieu des bois.

Le plus simple est de revenir à la grotte dans laquelle j’ai dormi. Je monterai sa falaise et verrai de là-haut la route que je déciderai de prendre.

 

 

Mes mains sont encore engourdies par le froid et l’humidité de l’air. La faim n’aide pas mes gestes à être précis non plus. Chaque aspérité sur la roche me donne l’impression de mille griffes qui découpent ma peau, mais je dois monter et voir le chemin. Je ne peux pas rester ici au milieu de ce nulle part aussi beau qu’hostile. Je ne suis pas d’ici et je ne veux pas y rester dans l’après.

 

 

Enfin, j’arrive en haut de cette paroi. Il y a toujours un chemin moins dangereux pour gravir n’importe quel terrain, mais le trouver m’aurait coûté beaucoup plus de temps et sûrement beaucoup plus d’énergie. Je ne pouvais pas me permettre de perdre tout cela.

 

Je vais pour me hisser sur le sommet, quand je vois une Semblable. Je ne sais pas si je rêve. Je n’ai vu aucune trace d’être comme moi depuis mon départ. Je ne savais pas qu’il pouvait y en avoir d’autres ailleurs que chez moi.

Peut-être est-ce dû à la surprise, au manque de force qui se fait ressentir, au vent, mais je bascule en arrière. À cette hauteur, je le sais, ce n’est pas qu’une jambe ou le flanc que je vais me briser mais tous mes os. C’est ma dernière heure.

Quel dommage que ce soit au moment où je rencontre une Semblable !

Les choses semblent ralentir autour de moi comme je vois le paysage basculer vers l’avant. Je pense à mes parents et à mes amis que j’ai quittés, j’espère les revoir, ailleurs.

Soudain la douleur, immense, uniforme sur mon corps, déchirante, mélange de coups et de griffures, puis le froid contre mon visage et le reste, un tiraillement dans le bras, des cris.

Je rouvre les yeux et les lève. Je vois la Semblable, allongée sur le sol, me tenir par le poignet, m’empêchant de tomber, prête à basculer avec moi. La douleur plisse son visage. Je reprends mes esprits et pose mes pieds et ma main libre sur la roche pour ensuite remonter aussi vite que je le peux encore.

Je roule sur le sol de ce sommet. Il me faut quelques instants pour reprendre mon souffle, retrouver mes esprits.

L’autre est au-dessus de moi. Elle me sourit. Par des gestes, elle me fait signe de la suivre.

La main en l’air, la paume tendue vers elle, je lui fais comprendre qu’il me faut encore quelques instants pour réussir à me relever. J’ai la tête qui tourne. Mon estomac hurle sa famine.

L’autre l’entend et comprend. Elle se retourne et attrape un morceau de gibier accroché à son pagne. Elle me le tend. Je ne peux m’empêcher un regard de gratitude avant de déchirer la chair avec avidité. Le tout a à peine passé ma gorge que je me sens déjà revivre. Je me relève pour terminer ce repas aussi inattendu que miraculeux.

Enfin, je trouve la force de me mettre debout. Je regarde la Semblable dans les yeux. Elle sourit et part. Je la suis sans me retourner vers l’horizon. Je ne rentrerai pas sur mes terres tout de suite.

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