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Cette semaine, une nouvelle phrase donnée par Sheldon Lymchat. Cette nouvelle est plus longue que les autres puisqu’elle s’approche des 4000 mots. C’est toujours de la SF, mais de la post-apocalyptique cette fois. J’accepte les insultes et les menaces en commentaires 😉

Un très très gros merci à [quelqu’un qui a préféré rester anonyme] pour sa relecture minutieuse alors qu’elle avait une kick-off de NaNoWriMo à gérer sur les zInternets (oui, cette phrase est complètement crypto-marxiste).


« T’as déjà essayé le truc du bout de viande dans le verre de Coca ? Ben, c’est meilleur avec une rondelle de citron. J’espère qu’on trouvera un endroit où on peut faire pousser des citrons. »
Je regarde Kev avec des yeux ronds. Je ne sais pas d’où lui vient cette idée de parler de ça.
Sous la chaleur du soleil dans ce ciel bleu limpide, nous sommes assis sur le capot d’une vieille bagnole. D’après la peinture, elle était bleu métallisé, mais il ne reste plus grand-chose de cette couleur d’origine à part quelques traces par-ci par-là. Il ne reste plus grand-chose de la voiture non plus, en fait, à part la carcasse. Le pare-brise a disparu. Vu l’absence de brisures dans l’habitacle, il a dû être volé il y a longtemps. La poussière a presque entièrement recouvert la moquette de sol. Les pneus sont encore sur place ; ils sont crevés. La trappe du réservoir a été éventrée. Moi, je pense qu’il y a eu une embuscade. Il devait y avoir une herse un peu plus loin, les gens dans la bagnole ont été forcés de s’arrêter, au moins pour changer les roues, s’ils voyageaient avec du stock — ce qui n’est pas sûr du tout. C’est là qu’elles ont attaqué. À l’origine, l’embuscade devait être en place pour récupérer le carburant, mais comme il n’y a aucune trace de cadavre, je pense qu’il n’y avait que des hommes dans la voiture. Des femmes auraient été tuées et laissées sur place. Les tribus n’ont pas besoin d’autres femmes ; c’est déjà difficile de trouver de la nourriture saine pour les membres. Les hommes, eux, servent de monnaie d’échange. Ils sont vendus, échangés, bradés, entre les tribus survivantes pour réussir à faire perdurer la race humaine.
Kev et moi, c’est comme ça qu’on s’est rencontrés, prisonniers dans un camp de ces féminazies. Il paraît qu’à l’origine, c’était une insulte, m’a dit Kev. Maintenant, c’est le nom qu’elles se donnent elles-mêmes pour montrer qui sont les chefs. Et nous, les hommes, sommes les esclaves. Juste retour des choses pour certains, hérésie pour d’autres. Toujours est-il que les hommes n’ont plus leur mot à dire à présent. À part comme donneur de gamètes, nous valons moins qu’un chien ou qu’un chat.
Je ne sais toujours pas comment on a réussi à s’en échapper. Je sais qu’on ne leur manquera pas. Ma tribu avait au moins trente-cinq types de tous âges et de toutes ethnies. Ce n’est pas un vieux quinquagénaire bedonnant et un handicapé avec une prothèse en fin de vie qui ont dû leur manquer.
Ça doit faire deux mois, maintenant, que nous avançons un peu plus chaque jour dans ce grand désert qu’est devenue la planète. Nous cherchons un coin agréable et moins hostile aux mecs, un coin de tropique, comme m’en parle Kev. Lui a encore connu le monde avant les grands bouleversements du changement climatique. Il me parle de temps de ce monde qui semblait si agréable, où la bouffe était tellement abondante qu’on se permettait d’en jeter la moitié sans faire gaffe, où on pouvait parcourir des centaines de kilomètres en voiture voire des milliers en avion en une seule journée. Nous, on est condamnés à manger des racines, à boire de l’eau contaminée par les métaux lourds et à marcher pour avancer.
Assis sur le capot de cette bagnole, Kev a le regard dans le vide. Quand il est comme ça, il n’est plus bon à rien. Il se rappelle l’ancien temps, il divague, il y est à nouveau. Impossible de le ramener à la réalité. Il faut qu’il y revienne par lui-même.
« Tu sais, Kev, je lui dis, du coca, j’en ai bu que du périmé, et des citrons, j’en ai vu qu’en photo… Et la viande… Il faudrait d’abord qu’on en trouve, de la viande.
Kev hausse les épaules.
— Tu sais que c’est une des rares mixtures qui permet d’enlever les toxines de la viande, le Coca ? N’empêche que c’est meilleur avec du citron, le coca, de toute façon. »
Je bascule en arrière et m’allonge sur le capot, les bras derrière la nuque. Il fait chaud. D’après Kev, il fait bien plus chaud qu’avant. Moi j’en sais rien. À 15 ans, j’ai connu que ce monde pourri. Et j’ai même pas eu la chance de naître entier. Avec toutes les saloperies de produits utilisés par les agriculteurs de l’époque, tout est contaminé. Ma mère a dû boire de l’eau pleine de produits dont je n’ai aucune idée — il n’y a que de ça partout dans tous les cas —, toujours est-il que je suis né avec une patte en moins. Ça aurait pu être pire. Il paraît que mon petit frère est né complètement difforme. Il a même pas vécu d’après ce que m’a dit mon père. Je dis mon père, mais je sais que c’était pas vraiment mon père. Dans les tribus féminazies, il n’y a pas de mères. Celles qui accouchent sont gardées à l’écart de leurs enfants pour éviter de tisser des liens. Ça pourrait compromettre l’ordre établi d’avoir des sentiments pour son enfant. Les filles sont élevées par un collège de femmes nullipares pour éviter aux femmes mères de rechercher un lien avec leur fille. Les bébés mâles sont envoyés dans les cages des hommes. S’ils survivent à leurs trois ans, ils sont échangés avec des tribus — plus ou moins — amies pour servir de reproducteurs une fois qu’ils en auraient la capacité. Moi, avec mon infirmité, je n’ai pas été vendu tout de suite. Les femmes de la tribu préféraient attendre de voir comment j’évoluerais, parce que même un infirme, ça peut servir (au moins pour tendre des embuscades aux tribus ennemies).
Mon père, Mike, il était noir. Moi qui avais la peau blanche rosée même sous ce soleil, j’ai vite compris que c’était pas vraiment mon père, mais il était le seul à s’occuper de moi, alors je l’ai appelé papa tant que j’ai pu. C’est lui qui m’a fabriqué mes premières prothèses, qui m’a appris à marcher, à parler, à lire, à tout, en fait. Il a été vendu un jour quand j’avais six ans. C’est arrivé comme un claquement de doigts. Je n’ai rien vu venir. Je n’ai même pas eu le temps de lui dire au revoir, de le serrer une dernière fois dans mes bras, ni de lui dire que…
Qu’est-ce qu’il me manque.

Je me redresse et essuie les larmes naissantes dans mes yeux. Kev le voit. Il semble être de retour sur terre.
« Il vaudrait mieux y aller », me dit-il simplement.
J’acquiesce et me laisse glisser par terre.
On ne sait pas où on va, mais on y va quand même. Il paraît qu’au nord ce sera plus frais et qu’il y aura plus de végétation. Je n’y crois pas. J’aimerais, vraiment, mais si c’était réel, pourquoi toutes les féminazies seraient encore ici dans ce désert ? C’est complètement illogique.
Nous avons à peine quitté la vieille guimbarde qu’un moteur se fait entendre au loin. Merde. Au milieu de nulle part, il n’y a rien pour nous cacher hormis les petites dunes de chaque côté de cette route. Kev accélère le pas en m’attrapant le bras. Il sait que je ne peux pas courir avec ma patte, mais en me tirant un peu, il peut m’aider à aller plus vite. Avant, j’arrivais à marcher normalement et même à courir avec cette prothèse que je me suis construite moi-même. Mais l’absence de pièces de rechange et le manque de matériel ne m’ont pas permis de la garder en état bien longtemps, surtout avec toute cette poussière. Maintenant, c’est une jambe de métal, toute raide et dont la seule utilité se résume à m’empêcher de tomber quand je reste debout sans bouger. Je suis amer parce qu’avec tout ce que j’ai réussi à apprendre avec Mike, Kev ou d’autres, je pourrais la remettre en état mais dans ce monde désertique, il n’y a rien. Ou si peu. Et tout est aux mains de ces folles.
Quand on pense que les chiens sont mieux traités que nous. Il paraît qu’avant les hommes étaient considérés comme le sexe fort, et les femmes, le sexe faible, qu’elles vivaient oppressées et avaient moins de droits que nous. Je ne sais pas qui a donné le qualificatif de « faible » pour les femmes, parce que toutes celles que j’ai connues étaient féroces et prêtes à tuer pour un oui pour un non. Et pour cette histoire d’oppression, elles ont bien repris le dessus et rattrapent le temps perdu. Mais moi j’ai l’impression de payer pour des crimes dont je ne suis pas responsable.
À peine avons-nous passé le sommet de la dune toute proche que Kev me lâche. Je me laisse tomber au sol en même temps que lui. Un serpent fuit dans son trou. Un venimeux, mais qui aurait été délicieux. Dommage que j’ai pas eu le réflexe de l’attraper. Étrangement, les reptiles sont moins chargés en trucs toxiques.
Le bruit de moteur qui se fait plus fort. C’est un diesel, un vieux qui claque fort et lentement. Ce doit être un camion. Modifié pour fonctionner à l’alcool. C’est assez simple à fabriquer, même avec peu de moyens. Il n’est plus très loin. Kev attrape le fusil qu’il a dans le dos et vérifie qu’il est bien chargé, prêt à être utilisé. Il n’a jamais eu l’occasion de s’en servir sur des êtres humains. On l’a récupéré il y a deux semaines, je crois, sur un cadavre dans une vieille cabane à côté de ce qui avait dû être un lac. À l’époque, le coin avait dû être sacrément arboré quand on voyait le nombre de troncs secs encore debout. Le lac n’était plus qu’une petite mare rouille. Des algues toxiques y avaient proliféré jusqu’à transformer l’eau en une boue gélatineuse. Aurait été bien fou celui qui aurait osé ne serait qu’y plonger un doigt. Bref, quand Kev a trouvé le fusil, il l’a testé sur la cabane. Moi, je n’étais pas très chaud, j’avais trop peur que ce truc lui pète à la gueule. Finalement, c’est la cabane qui s’est écroulée. Comme il ne s’était jamais servi de ce genre de choses, Kev a aussi volé pour atterrir à trois pas de là. Il a eu mal à l’épaule quelques jours, mais il a gardé l’arme. Dans ce monde, c’est plutôt une bonne idée que d’avoir de quoi se défendre et là, tout de suite, l’idée me semble vraiment très bonne.
Nos têtes dépassant à peine de la dune, nous voyons le camion apparaître. C’est un camion vert moche. Un truc qui appartenait à l’armée, avant. Je retiens mon souffle au moment où il va nous passer devant. Pourtant, il ralentit. Que fait-il ?
« Parfait », lâche Kev.
Il perd la tête ! Ce n’est pas parfait. Il y a trois personnes à bord de la cabine ; peut-être d’autres à l’arrière, je ne sais. Ce sont des femmes, évidemment. Elles aussi sont armées, elles ne sortent jamais sans un pistolet, au moins. Pourquoi s’arrêtent-elles ?
Le camion soulève un nuage de poussière en s’arrêtant complètement. La portière de la passagère s’ouvre. Une femme en débarque. Elle n’est pas très vieille, la vingtaine à peine. Elle s’approche de la carcasse de voiture sur laquelle nous étions à peine quelques instants plus tôt. Évidemment, elles veulent voir s’il est encore possible d’en soutirer quelques pièces. Une deuxième sort à son tour, plus vieille celle-là, presque l’âge de Kev. Du coin de l’œil, je le vois resserrer sa prise sur le fusil. Je ne sais pas s’il veut les attaquer ou s’il redoute — comme moi — le moment où il devrait se servir de son arme.
Les deux femmes discutent. La chaleur porte le son de leur voix jusqu’à nous.
« Alors ?
— On n’en tirera rien. Elle est déjà dépouillée. Peut-être la tôle, mais rien de plus.
La plus jeune soulève le capot mais au lieu du moteur elle trouve un tas de sable. Elle relâche le morceau de métal qui claque en résonnant.
— On perdrait plus de temps qu’autre chose, reprend-elle.
— Ok, alors repartons », dit l’autre, mais au moment de repartir vers le camion, elle s’immobilise.
Elle s’accroupit et scrute le capot tout juste refermé. Elle bouge la tête de gauche à droite, plissant les yeux pour mieux scruter. Je regarde, moi aussi, où elle regarde, mais je ne vois rien. La femme se relève et scrute les alentours. J’ai dû sentir le mouvement. Je fais signe à Kev à temps pour nous planquer sans être vus. Elle a dû voir les traces de notre passage sur le capot. Elles sont encore fraîches. La femme l’a bien vu et elle sait que nous ne sommes pas loin. Si c’est une traqueuse, nous sommes faits. C’est le genre de femme à remonter une piste pendant des semaines pour trouver un mâle et le ramener. Plus ils sont difficiles à attraper, meilleurs reproducteurs ils sont, d’après elles. Dans ma tribu, il y avait deux traqueuses absolument démentes pour ça. Leurs victimes m’avaient raconté des histoires incroyables à ce sujet, la façon dont ils avaient passé plusieurs jours à se cacher, à fuir, à tout faire pour brouiller les pistes et pourtant, elles avaient réussi à les attraper.
Ma seule consolation, c’est que si c’est une traqueuse, il y a peu de risque qu’elle nous tue. Nous représentons encore un peu de monnaie d’échange pour elles. Enfin, si Kev n’en tue pas une avant. Là, c’est sûr qu’elles se défendront et qu’elles nous troueront la peau. Voire pire. J’ai déjà entendu des histoires où les traqueuses blessaient des types juste pour le plaisir de les savoir en train d’agoniser sous le soleil pendant des heures. Si c’est vrai — et je n’en doute pas —, les mecs ont dû se faire bouffer par les animaux sauvages avant même d’être complètement morts. Je frissonne à cette idée. Déjà qu’avec ma prothèse, je suis une proie facile, alors avec de la chevrotine dans ma seule jambe, je ne ferai pas long feu.
Kev et moi nous laissons glisser au bas de la petite dune. Il tient son fusil en joue, prêt à tirer sur la première qui montrera son visage.
Le temps ralentit en même temps que le soleil nous mord un peu plus la peau. Les minutes s’égrènent lentement. Personne ne vient.
Le moteur démarre soudainement. Je soupire et Kev aussi. Ce n’est pas passé loin, mais il semblerait qu’on soit tiré d’affaire. Nous entendons le camion s’éloigner. Je me rassois en souriant bêtement. Kev rampe vers le haut de la dune, toujours prêt à faire feu. Il se méfie de quelque chose, on dirait. Il arrive à peine en haut que je vois un pied lui décocher un coup dans la figure. Kev roule vers moi, à moitié assommé, mais il tient bien son fusil. La traqueuse me scrute et, voyant que je suis une proie facile, saute dans le sol poussiéreux pour glisser vers Kev, prête à lui tomber dessus dès qu’il aura fini sa descente. S’en suit entre les deux un combat que je n’arrive pas à décrypter. Ils roulent l’un sur l’autre, dans un sens, dans l’autre, soulevant toujours plus de poussière. D’abord, Kev a essayé de pointer son fusil sur la traqueuse, mais elle a réussi à le désarmer. Elle n’a pas dégainé le pistolet qu’elle a à la cuisse. Elle nous veut vivants. C’est clair, maintenant. Kev prend le dessus. La femme est peut-être plus entraînée, mais elle est bien plus petite et légère que mon compagnon. Je la vois perdre du terrain.
Kev est sur elle, littéralement assis. Elle bat des jambes dans son dos, mais rien n’y fait. Kev est une masse. Il lui a attrapé les poignets et pèse de tout son poids sur elle. Elle ne peut plus bouger. Elle capitule dans un soupir et une moue de dégoût.
« Qu’est-ce que t’attends ? lui demande-t-elle. Te rêves que de ça, je parie. Prendre en main les choses, pour une fois ! »
Kev la renifle comme un chien qui jauge sa proie, pour être certain de pouvoir la croquer sans danger. Il passe un des poignets de la femme sous son genou, pour se libérer une main et la poser sur la jambe de la femme. Il la fait glisser et de haut en bas. L’autre est visiblement dégoûtée. Kev s’arrête finalement sur l’holster de cuisse et récupère le pistolet. Il regarde l’arme un court instant et la pointe sur la traqueuse.
« Je pourrais te tuer ici, facilement. Je pourrais même te trouer chacun de tes membres pour ensuite te baiser bien fort sans que tu puisses rien y faire. Après tout, d’après vous, on est bons qu’à ça, nous les gars, filer un peu de sperme pour que vous mettre en cloque, non ?
— Je te tuerai ! crache-t-elle.
Kev lui colle le canon sur le front au point que je le vois s’enfoncer dans la peau.
— Non, je ne crois pas. Avec des trous dans les os, tu te videras juste de ton sang et, ta tronche dans la poussière, je t’éclaterai le cul, parce que je voudrais pas te faire le plaisir de t’engrosser ! »
La traqueuse reste bouche bée face à ces menaces. Moi aussi j’ai peur. Je n’ai pas envie de voir ça. Je suis l’esclave des femmes depuis que je suis né, mais je n’ai pas envie de les tuer ou de leur faire subir des tortures dignes d’elles. Certains hommes que j’ai rencontrés me parlaient de syndrome de Stockholm, me disaient que je ne voulais pas leur faire du mal parce que j’avais l’impression qu’elles m’aimaient bien ou des inepties comme ça, mais je sais de quoi elles sont capables. Je sais qu’elles pourraient me tuer sans aucune once de remords. Je ne veux simplement pas être comme elles. Comment pourrais-je vouloir la paix entre tous, si je suis le premier à tuer les femmes comme elles nous tuent, nous ? Je veux juste la paix, qu’on me laisse vivre tranquille, dans un endroit où je pourrai manger et boire sans avoir peur d’être empoisonné ; dans un endroit où les gens ne me considéreront pas comme une marchandise à peine bonne à être échangée, dans un endroit où les choses seraient simples.
« Kev arrête ! Tu n’es pas marrant, là. Attache-la et laisse-la ici. Ses équipières ne vont pas tarder à revenir si elle ne donne pas signe de vie. Il faut qu’on dégage.
— Tu vois, reprend mon compagnon en chuchotant presque. Je pourrais faire ce que je veux de toi, là. Parce que j’ai la force pour le faire et qu’à deux, on a le nombre pour nous, mais tu as de la chance. Je n’ai pas envie de toi, je n’ai pas envie d’être comme toi, à tuer les gens juste à cause de leur sexe… Attrape-le fusil, me lance-t-il, et tiens-la en joue. Même si j’ai son flingue, je veux pas qu’elle me fasse un sale coup dans le dos. »
Je m’exécute et pointe l’arme vers Kev et la traqueuse. J’espère sincèrement ne pas avoir à m’en servir, parce que je n’ai jamais tiré et là, ils sont tellement l’un sur l’autre que je risque de les tuer tous les deux, ou de les rater complètement. Mais à cette distance, ce serait vraiment pas de chance.
« Souviens-toi qu’on aurait pu te tuer ici, au milieu de nulle part ou faire bien pire. Souviens-toi bien que tu dois ta vie à des hommes ! »
Dans un geste incroyablement rapide pour un type de sa corpulence, Kev se remet sur les genoux et d’un mouvement de poignet expert, il parvient à retourner la traqueuse sur le ventre. Il a l’air de lui faire mal, mais elle serre les dents plutôt que de le montrer. Il se relève et elle suit le mouvement, contrainte.
« Si je vous retrouve, je vous tue tous les deux. Je vous tuerai moi-même, crie-t-elle.
— Alors je ferais mieux de t’achever ici. C’est ce que tu veux vraiment ? Mourir au milieu de la poussière ?
— Si ce n’est pas ici, ce sera ailleurs. Nous ne sommes que des survivantes de toute façon !
— Alors espère plutôt ne pas nous recroiser ! » lance Kev en poussant la traqueuse avec force.
Elle avance, surprise et déséquilibrée, et finit par tomber par terre, soulevant un nouveau nuage de poussière. Kev recule dans ma direction, tout en gardant le pistolet pointé vers la traqueuse.
« Maintenant, tu vas nous laisser partir bien tranquillement et tu vas nous oublier. Tu n’auras qu’à dire à tes copines que tu n’as trouvé personne. »
Je recule moi aussi. Nous nous éloignons d’elle. Mais je ne veux pas la quitter des yeux, en tout cas pas avant que Kev ne le fasse. Encore quelques pas en arrière et je le vois se retourner. Je l’imite et m’arrête presque aussitôt. L’autre femme, la jeune, est là en haut de la dune. C’était une feinte dès le départ. Le camion est parti, mais elles étaient restées pour nous chasser. Chacune a dû aller dans une direction. Celle-là a dû entendre sa coéquipière crier et revenir par ici. Maintenant, elle est face à nous et nous tient en joue avec son pistolet. Je crois qu’elle sait que si elle tue l’un de nous, l’autre la dégommera, mais personne n’a envie de ça.
Nous nous regardons comme des chiens de faïence. Le vent — chaud — se lève et emporte avec lui un nuage de poussière. Je plisse les yeux. J’aurais dû me méfier. C’est l’instant où la jeune femme décide de tirer. Surpris par la détonation, je me baisse — bêtement, comme si ça pouvait m’éviter de me faire trouer la peau. Pourtant, je ne sens rien. Je vais bien, je crois. Je regarde Kev. Lui aussi me scrute. Il a l’air d’aller bien aussi. Je jette un œil à la jeune traqueuse. Elle est toujours en position de tir, mais en regardant mieux, je me rends compte qu’elle a visé bien au-dessus de nous. Je me retourne et vois l’autre traqueuse allongée par terre, sur le dos, cette fois. Une tache rouge s’agrandit sur sa poitrine. Dans sa main, un pistolet. Évidemment, elle en avait un second planqué sur elle…
« Tu aurais pu la laisser nous tuer, suggère Kev comme une question.
— J’ai tout vu, dit la jeune traqueuse. Elle aurait dû vous laisser partir. Vous n’étiez clairement pas un danger pour elle. Ça n’aurait pas été juste de la laisser faire. Vous auriez pu la tuer et vous ne l’avez pas fait…
Elle haussa les épaules, comme si son raisonnement coulait de source.
— Tu vas avoir des problèmes avec ta tribu maintenant que tu as tué l’une des tiennes !
— Je l’ai retrouvée morte. Je ne sais pas qui a fait ça. Je n’ai vu personne, et surtout pas vous deux. Partez vers l’est, je ferai en sorte de vous laisser un peu d’avance. Après ça, je ne peux rien vous promettre.
— Merci », répond Kev.
Je le sens sincère comme il l’a rarement été. Moi, je suis tellement abasourdi qu’aucun son ne sort de ma gorge. Elle est trop serrée. Je suis ému. En passant à la hauteur de la traqueuse, je ne peux que lui faire un signe de tête reconnaissant.


Par ici pour le texte de Miki.


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