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Ça y est, c’est parti. Le nouveau marathon de la nouvelle 2017 est officiellement lancé. On commence par une phrase de Sheldon Lymchat, parce que c’est lui qui m’a motivé à me relancer dans cette expérience et que ça phrase m’a inspiré (enfin, je crois).

Comme d’hab’, n’hésitez pas à partager, commenter, dire que vous aimez ou non.
Les offrandes sous formes de chocolat et de sushis sont acceptées 😉

Cette nouvelle fait environ 2650 mots. Enjoy !


Pourquoi, quand on enlève nos chaussettes, il nous reste toujours des petits bouts de chaussettes entre les orteils ? La race humaine a colonisé la Lune, Mars et Neptune. Nous avons visité près d’un quart de la galaxie, fait la guerre à des centaines de races plus ou moins hostiles, réussi à maîtriser le réchauffement climatique de la Terre et à la sauver, nous pouvons voyager à la vitesse de la lumière, voyager dans le temps (ça reste encore très expérimental, ça ne marche pas à tous les coups mais les débuts sont encourageants), et pourtant, malgré toutes nos sciences et nos avancées technologiques quand on enlève nos chaussettes, il reste toujours ces putains de petites bouloches entre les doigts de pied.
Perso, moi, je ne comprends pas. Comment on peut être plus puissant que n’importe quel dieu n’importe quelle race rencontrée et ne pas pouvoir réussir à régler ce petit problème.
Enfin, je dis ça, c’est pas forcément vrai. Si on prend des fils un peu plus résistants que des fibres naturelles, on n’a plus ce problème de bouloches, mais on transpire comme un cochon, donc ça ne va pas non plus. Cela dit, je ne suis pas certain qu’un cochon, ça transpire vraiment des pieds.
« Hey ! Gustave ! Tu rêves ou quoi ? Tu vas encore te faire sanctionner si tu t’actives pas ! »
Ernest me tire de mes pensées. Le menton posé sur mes mains, elles-mêmes posées sur le manche de ma serpillière, j’étais encore parti loin.
« Tu pensais à quoi cette fois ?
– Aux petits bouts de chaussettes dans les chaussettes.
– Ça me dérange pas, moi… Et est-ce que ça vaut vraiment un jour non payé ou de se faire virer parce que tu t’es arrêté en dehors du créneau de pause ?
– Non, tu as raison. En plus, j’ai bientôt fini. »

Je termine mon boulot. Il est tard, il fait nuit depuis plus de quinze jours. C’est la période où ça commence à être lourd. Presque autant à tenir pourtant. Il n’y a pas que des avantages à vivre sur la Lune. Je rentre chez moi. Sur le chemin, je vois les bars pleins de clients. J’irais bien y faire un tour, mais je suis obnubilé par cette question sur les chaussettes. Pourquoi est-ce que personne n’a trouvé de solution ? Ou alors, les riches ont d’autres produits dont on nous parle pas, à nous, les sous-fifres, des produits qui empêchent de transpirer et qui ne font pas cette sensation désagréable de bouloches entre les orteils. Je n’aime pas ça. Et je n’aime pas cette idée que les riches pourraient ne pas connaître ce problème alors que nous, si. Ce n’est pas parce que je suis un simple nettoyeur que je n’ai pas le droit d’avoir une meilleure qualité de vie.

Arrivé chez moi, je sursaute en trouvant quelqu’un dans mon canapé, une de mes bières à la main. Après avoir manqué une crise cardiaque parce que mon appartement est programmé pour n’ouvrir qu’à moi, je regarde l’inconnu plus précisément. Il a posé la bière sur la table basse en se levant et vient vers moi. J’ai l’impression d’être face à un miroir déformant. C’est comme si je me voyais…
« Oui, je suis toi plus vieux, dit le type, l’air extatique.
– Pardon ?
– Je suis toi. Je suis Gustave. Mais je viens du futur donc je suis plus vieux.
– C’est impossible. Pour remonter le temps, il faut des accélérateurs subquantiques et une quantité astronomique de roche des anciens anneaux de Saturne, et, pour l’instant, on n’a pas réussi à faire voyager d’être vivant. C’est très drôle, mais je ne sais pas qui vous êtes, monsieur, ni comment vous avez réussi à entrer chez moi, alors il va falloir partir sinon, je me verrai contraint d’appeler les forces de l’ordre.
– Je les connais aussi, les cours, je les ai suivis aussi. Mais sérieusement, j’ai réussi à fabriquer un engin miniature pour voyager dans le temps. Plus besoin d’accélérateur gigantesque, plus besoin de roche saturnienne, plus besoin de tout ça. »
Je reste debout, prêt à intervenir face à ce type, qui m’a l’air un peu dérangé. Si ce n’était notre ressemblance flagrante, je crois que j’aurais déjà appelé de l’aide.
« Pourquoi venir me voir moi et pas l’annoncer à tout le monde, aux scientifiques, recevoir le prix Nobel, devenir riche et célèbre ?
– Parce que c’est le premier voyage que je fais, le premier test concluant ! Je viens de revenir cinq ans en arrière ! D’abord, j’ai cru que je m’étais encore planté dans mes calculs, et puis j’ai remarqué que l’appartement n’était pas rangé exactement de la même façon. En fait, je n’ai pas bougé.
– Et tu es là depuis combien de temps ? J’imagine que tu n’as pas voyagé avec ta bière.
Il jette un coup d’œil à la canette.
– Je savais que tu n’allais pas tarder à rentrer, je me souviens encore de mes horaires de l’époque. En attendant, je me suis servi dans le frigo. C’est un peu chez moi, ici.
– Super, donc maintenant qu’on s’est vus, tu peux retourner chez toi et annoncer ça au monde entier. Non, mieux. Explique-moi comment tu as fabriqué cette machine que je la fabrique tout de suite pour devenir riche maintenant.
– Toujours l’esprit pratique, je me reconnais bien là ! »
« Pop ». C’est le son de l’air qui remplit le vide laissé par le départ inattendu de mon moi du futur.
Ah ! Ben merde ! Je reste là, comme un rond de flan, sans savoir si j’ai vraiment vu ce que j’ai vu ou si ce n’étaient que des hallucinations dues à la fatigue.
La canette de bière restée sur la table basse prouve qu’il y avait bien quelqu’un ici.
Il m’en faut une, à moi aussi. Je vais vers la cuisine et je sursaute en voyant que j’y suis aussi. Enfin pas moi, l’autre moi.
« Parce que t’arrives à te téléporter aussi ? T’aurais pu le dire plutôt que disparaître comme ça, sans prévenir !
– Tu me confonds avec mon moi d’il y a cinq ans, me répond l’alter ego.
– Quoi ?
– Je suis arrivé dans ton salon il y a cinq ans et j’en suis reparti sans le vouloir. Et j’ai mis cinq ans pour réussir à revenir. »
Je me regarde à nouveau. C’est vrai que je ne suis pas habillé pareil et j’ai l’air plus vieux que tout à l’heure. Ça va, j’ai l’air de bien garder la forme, quand même. Je ne vais pas me plaindre.
« Pourquoi il t’a fallu autant de temps pour revenir ? Je croyais que tu maîtrisais ?
Je me vois faire une moue familière. Je suis gêné et je ne veux pas me l’avouer.
– En fait, je ne maîtrisais pas. C’était une première tentative fructueuse. Il a fallu que je fasse d’autres tests, pour que je comprenne bien comment ça fonctionne. Et puis, j’ai fait quelques autres voyages avant de revenir ici. J’ai testé pour être sûr que ça marche bien avant de te donner toutes les informations. Parce que je nous connais. Si je ne te donne pas une solution clef en main, avec des explications précises, tu vas râler et t’énerver. Et c’est pas bon pour notre avenir. Je voudrais pas non plus réduire notre espérance de vie, hein.
Je roule des yeux. Qu’est-ce que je peux être pipelette des fois ! Je comprends ma mère, maintenant, quand elle me le disait.
– Venons-en au fait, s’il te plaît.
– Je veux bien une bière. C’est bien pour ça que tu étais dans la cuisine, non ? Je me souviens bien avoir bu une bière après ma première rencontre avec le moi du futur.
– Mais c’est toi, le moi du futur ! dis-je.
– Là oui, mais quand j’ai fait le premier test, je suis arrivé ici, il y a cinq minutes et j’ai rencontré mon moi du passé, et donc j’ai aussi rencontré mon moi du futur. Et donc mon futur moi, enfin notre futur nous se souvenait de cette rencontre, comme je me souviens de la scène que tu viens de vivre des deux points de vue, moi jeune et moi moins jeune.
– Je crois qu’il va me falloir plus qu’une bière.
– Ah non ! Il faut garder l’esprit clair pour qu’on puisse travailler sereinement. Une bière et on bosse. »
Je souffle. Je ne me savais pas si sérieux. Mais c’est vrai qu’acquérir un savoir durement acquis en dix ans par quelqu’un d’autre, ça ne va pas être simple. Surtout, si je veux l’amener à l’université en disant que j’ai tout fait tout seul, même si, après tout, ça n’est pas un mensonge, c’est vraiment moi qui ai fait tout ça, juste pas encore.
J’ouvre le frigo et sors deux canettes. Je m’en donne une avant de retourner au salon. J’avale une gorgée et je vais chercher de quoi noter. J’aime travailler sur papier dans ces cas-là.
« OK, donc on commence par où ? »
J’entends simplement un « pop » comme réponse à ma question. Je me retourne et je ne suis plus là. Je me fous de ma gueule, j’ai l’impression. Je ne sais pas si je suis déjà une tête à claques comme ça, mais j’ai du mal à me supporter vieux. Il va falloir que je travaille dessus.
Je me jette plus que je ne me pose sur le canapé. Je n’ai plus qu’à reprendre ma vie tranquillement en attendant que je réapparaisse…
« Pop »
Je me retourne et je me vois. J’ai encore pris un coup de vieux. Mais j’ai toujours mes cheveux. C’est déjà ça.
« Combien de temps, cette fois ? dis-je.
– Sept ans. »
Je reste étonné. Difficile d’appréhender cette durée alors que, pour moi, mon alter ego est parti seulement quelques secondes.
« Je suis désolé. Problème de carburant, mais cette fois promis, ça devrait aller.
– Ça ne serait pas plus simple de revenir avant le premier test pour te dire tout ce qui déconne ? Et puis, comment ça se fait qu’un simple problème de carburant puisse prendre sept ans pour être réglé ?
– En fait, c’est un peu plus compliqué que ça. Je n’arrive pas à régler aussi finement que ça les voyages, en fait. On ne peut pas choisir la date et l’heure. En vrai, on ne peut faire que des bonds à des distances temporelles précises. Tu vois, c’est un peu comme une autoroute, tu ne peux pas y entrer ni en sortir quand tu veux. Il faut être au bon endroit pour prendre la bonne sortie qui t’amènera à un endroit précis. Là, c’est pareil, sauf que c’est avec le temps que ça marche et que c’est un peu moins linéaire.
– Donc tu ne peux pas faire un bond de 5 minutes en arrière ?
– Non, ce sont des ponts bien précis du temps. Tu ne peux pas partir quand tu veux. Et le point se déplace dans le temps aussi, donc chaque fois il est un peu plus tard.
– C’est pour ça les délais entre chaque voyage ?
– J’ai réussi à voyager entre deux visites à ton toi de maintenant, mais c’est toujours compliqué. Des fois, je n’arrive pas à savoir quand je vais atterrir. Une fois, je suis tombé avant la colonisation de la Lune, j’étais mal. Heureusement que j’ai réussi à rentrer rapidement, sinon nous serions mort de froid… »
Je ne sais pas trop comment rebondir après cette nouvelle. Je reste à me fixer comme un idiot.
« Une petite bière et on se met au boulot ? me demande mon moi qui se rend bien compte du blanc créé par son annonce.
– Tu vas me plier mon stock en une soirée, j’ai l’impression, dis-je en soufflant. Tu disparais pas cette fois, hein ?
– Promis. »

Quand je reviens de la cuisine, je suis encore là. C’est plutôt rassurant.

Pendant une bonne heure, je m’explique les fondements du voyage dans le temps. C’est un peu compliqué à comprendre, très baroque la façon dont ça fonctionne. C’est tout à fait différent de ce que tout le monde peut imaginer, surtout l’impossibilité de choisir une date et une heure précises. Il faut choisir la bonne route et la prendre au bon moment. Heureusement, je m’explique aussi comment repérer ces chemins à l’avance et déterminer avec une relative précision leur destination.
Ensuite, nous passons au côté vraiment technique : comment j’ai construit ma machine à voyager dans le temps. En lieu et place de machine, c’est une espèce de montre, que mon alter ego tient en main. Un peu plus grosse qu’une de ces vieilles montres de poche de l’époque moderne terrienne, l’objet comporte des aiguilles. On dirait une relique d’un autre temps. Je m’explique que les voyages temporels ont une tendance à dérégler l’électronique quantique ou régulière et qu’il vaut mieux un bon système mécanique.
« Mais comment ça se fait que tu repartais de manière intempestive, alors ? finis-je par demander.
– La première fois, c’est parce que je ne savais pas vraiment ce que je faisais, alors j’avais réglé un retour automatique assez proche, mais comme je ne maîtrisais pas trop la précision temporelle, ça s’est avéré plus court encore que je le pensais. La seconde fois, je me suis trouvé à court de carburant. Mais c’étaient des modèles différents. Maintenant, il est autonome et n’a plus besoin de quoi que ce soit pour fonctionner. Il faut juste que je le remonte de temps en temps.
– C’est plutôt économique, c’est bien. »
Mon moi du futur se lève.
« Je ne vais pas pouvoir rester plus longtemps, la fenêtre va bientôt se refermer. Surtout, va au plus tôt montrer tout ceci et rends nous célèbre et riche. Et prends soin de nous. »
Je ne sais pas trop quoi répondre. Normalement, je ne devrais plus me rencontrer. C’est comme voir partir un parent proche pour toujours.
L’autre va pour appuyer sur un des boutons de la grosse montre à voyager dans le temps, mais une question me vient :
« Au fait, pourquoi tu t’es lancé dans l’invention d’une machine à voyager dans le temps ? »
Il lève des sourcils et réfléchit un instant. On dirait que même lui a oublié la raison originelle. C’est tout moi, ça, je me lance dans un projet corps et âme au point d’oublier le pourquoi je le fais.
« C’est vrai qu’avec tout ça j’ai oublié de t’expliquer pourquoi. En fait, j’ai été obnubilé par une question pendant des années, ça me prenait tellement la tête que j’en ai perdu mon boulot, que je ne sortais plus voir mes amis et que j’ai même fait une dépression. Mais un jour, j’ai trouvé la réponse à cette question, je me suis rendu compte que j’avais tout perdu et que je ne pouvais pas rester comme ça. Alors j’ai décidé de ressortir mes cours pour réussir à remonter dans le temps. Il fallait que je me donne cette réponse pour m’éviter tous les problèmes que cette question m’avait apportés.
– Mais de quelle question tu parles ??
– Bah ! Pourquoi est-ce qu’il reste des morceaux de chaussettes entre les doigts de pieds ?
– Cette question nous a fait tomber en dépression ? »
Cela dit, ce n’est pas vraiment étonnant, je me connais et quand je vois comme j’étais parti du boulot ce soir, avant de me rencontrer, j’aurais pu réfléchir longtemps sur le sujet.
« Tu sais comment nous sommes, non ? Allez, il faut que j’y aille.
– Attends ! Tu m’as pas donné la réponse à cette question !! »
« Pop »
Je me vois disparaître, je crois avoir entendu la réponse, mais je ne suis pas sûr. Ça ne peut pas être ça. C’est trop simple.

« Tu essores trop vite le linge. »

PS : Merci à Aemarielle pour la relecture attentive et la correction des fautes.


N’oubliez pas d’aller découvrir le texte de Miki à cette adresse : https://mikicowin.wordpress.com/2017/09/13/nouvelle-n1-le-cafe-presque-renverse

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